Humanisme et Lumieres

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Presse, médias, journalistes

 

Il faut tremper la plume dans la plaie

Albert Londres

Presse, médias et journalistes.

La folle mutation.

La presse, comme tous les autres secteurs de l'activité humaine, subit des mutations liées aux changements inhérents à la transformation de la société.

Elle est, comme tous les autres, tributaire de l'évolution des techniques qui modifient ses moyens d'intervention. Mais elle joue, en plus, un rôle capital dans les processus qui déterminent les choix.

Son rôle et les outils dont elle dispose

La presse a pour vocation de porter à la connaissance des citoyens toutes les informations dont ils estiment avoir besoin pour organiser leur existence. Elle est le trait d'union entre les différentes couches de la société, entre toutes les parties du monde. Elle alimente la réflexion qui oriente et détermine les comportements individuels et collectifs. Dispositif qui ne peut fonctionner, bien entendu, que dans les sociétés démocratiques où la presse est libre. Dans le cas contraire, elle devient un outil de  désinformation et d'endoctrinement. Mais, bémol, nous verrons un peu plus loin que si dans nos sociétés la presse est libre, les journalistes ne le sont pas toujours.

Le premier organe de presse, « La Gazette », inventé par Théophraste Renaudot, date de Louis XIII. Avec cette réserve qu'elle était un monopole de la monarchie, à tel point que « Sa Majesté » s'y exprimait personnellement. La liberté et la pluralité de la presse ne datent donc que de la révolution.

Ces informations, et ces opinions, que l'on mettait « sous presse », accessibles seulement à ceux qui savaient lire, ont trouvé au début du 20°siècle un autre moyen de diffusion, la radio. Ce fut le premier glissement vers ces nouveaux outils de la communication, que l'on regroupe aujourd'hui sous le nom de médias, ajoutant aux deux autres la télévision, internet et les réseaux dits sociaux. Il n'est pas inutile de rappeler ces évidences dans la mesure où elles ont modifié la perception des messages, qui relève de moins en moins d'un acte volontaire pour être reçus automatiquement, dans un environnement auquel nul ne peut échapper.

La presse écrite connaît aujourd'hui une crise sans précédent, sous la pression de ces nouveaux médias mais pas seulement. Les techniques de fabrication, qui ont considérablement évolué, en abaissant les coûts et en diminuant les contraintes de la chaîne (mise en page sur écran, suppression des films, des coursiers, calage par ordinateurs, diminution de la gâche papier) pouvaient lui faire espérer de beaux jours devant elle. C'était sans compter sur un réseau de distribution obsolète, verrouillé par des contraintes issues des lois de 1945, l'omnipotence du syndicat du livre CGT et la concurrence des autres produits proposés sur les points de vente presse. Il est plus rentable, pour un marchand de journaux, de vendre les produits de la Française des jeux, pour lesquels il suffit, depuis sa caisse, de pianoter sur un ordinateur, que de déballer des paquets, remplir des bordereaux, garnir les linéaires et remballer les invendus après avoir rempli un nouveau bordereau. D'où, pour de nombreux magazines, l'augmentation des « prématurés », paquets retournés dès leur livraison avec les invendus du numéro précédent.

Les médias de la nouvelle génération échappent bien entendu à toutes ces servitudes. Mais les journalistes y subissent la pression d'un autre pouvoir extrêmement puissant, la publicité, et d'un virus redoutable, le nombrilisme.

Nombrilisme et Publicité.

Un journaliste est un témoin de l'histoire. Sa mission, ou plutôt son travail, consiste à rapporter des faits, derrière lesquels il doit s'effacer. Bien sûr, il peut devenir chroniqueur, ou éditorialiste. Mais ceci est une autre fonction. Le journaliste « ordinaire » n'a pas à faire de commentaires. Il ne doit pas se mettre en avant ni émettre un avis personnel. L'emploi du « Je », ne peut se justifier que dans des cas exceptionnels. Ce n'est ni un écrivain, ni un orateur. Ses textes doivent être courts, dépouillés, suivre une ligne directrice et ne pas s'en écarter, toujours au service de l'information. Et quand il interroge, interviewe si vous préférez, des personnes invitées à raconter des faits ou à émettre une opinion, son rôle doit être de les diriger vers le sujet, pas de les piéger pour les mettre mal à l'aise en revenant toujours sur des anecdotes que ses interlocuteurs ne jugent pas utile d'évoquer. Pourquoi le font-ils ? Pas pour mieux éclairer l'auditeur ou le téléspectateur, dont la réponse à ces questions n'apportera aucune information, mais pour se mettre en valeur en utilisant la personne interrogée. C'est un exemple de nombrilisme. Ce journaliste utilise l'histoire pour ne plus en être le témoin, mais un acteur, voire une vedette. Et dans ce monde, où le paraître à pris tant d'importance au détriment de la vérité, on a vu depuis quelques années fleurir sur les antennes ce type de déviance.

Comment expliquer cette mutation ?  Il semble évident que cela soit dû à l'apparition de la télévision. Les grands sportifs, les gens importants, les vedettes du spectacle, que le public ne connaissait que par des photos dans la presse écrite, figés une fois pour toute, entraient tout à coup bien vivants dans notre intimité. Et la présence de M. et Mme tout le monde, figurant dans les reportages télévisés, les a fait pénétrer dans des millions de foyer, provoquant une sorte d'ivresse en faisant d'eux, à leur tour, des vedettes dans leur village, leur quartier, leur lieu de travail. Les chaînes ont vite compris le message, en créant des émissions de télé réalité où des personnes en mal de reconnaissance sont venues étaler sans pudeur leurs pustules, leurs états d'âme, leur moi le plus intime. Triomphe du nombrilisme !

Mais l'ogre veillait au grain. Son nom ? La publicité.

Les professionnels  ont commencé par transformer les sportifs de haut niveau en supports publicitaires. Ce n'est pas leur talent ou leurs résultats qui expliquent les salaires ahurissants qu'ils perçoivent, mais les logos qu'ils portent sur leurs vêtements. Les services commerciaux des chaînes ont pris le relais, imposant aux heures de grande écoute les émissions susceptibles de vendre l'espace publicitaire au prix le plus élevé. Une grande partie du public, après une journée de travail peu valorisante, à l'heure de prendre un peu de repos, s'est évadée dans le rêve qui leur est proposé en s'identifiant inconsciemment aux « héros » qui leur ressemblent tant. Comment s'étonner, alors, que des journalistes aient eu, à leur tour, l'envie de se démarquer du lot et que le public en ait fait des vedettes ?

Il y a à cet état de fait deux conséquences lourdes.

La première, c'est que les responsables commerciaux et financiers ont pris le pas sur les responsables des contenus. Un présentateur « vedette » vaut plus à leurs yeux que le reporter qui va risquer sa vie dans les zones dangereuses. Un jeune journaliste sera plus tenté par la présentation d'un jeu télévisé que par un reportage à la frontière Pakistanaise et le présentateur qui dérape sera difficilement sanctionné par sa hiérarchie si sa présence à l'écran séduit les annonceurs.

La seconde est plus grave. La télévision est un média exceptionnel pour le développement de la réflexion citoyenne. Ou plutôt, serait. Si les émissions qui donnent à réfléchir, et que beaucoup souhaiteraient regarder, n'étaient pas diffusées à des heures où les gens qui travaillent ont besoin de dormir.

Tout ceci relativise la notion de liberté de la presse. D'autant plus qu'une disposition législative donne au Président de la République le pouvoir de nommer le directeur de la chaîne publique. C'est un pouvoir tout à fait contestable, même s'il n'a pas eu de lourdes conséquences, Antenne 2 ayant fait preuve d'une plus grande indépendance vis-à-vis de l'exécutif que son concurrent TF1, propriété d'un ami de l'ancien président.

Alors, comment sortir de ce cercle vicieux ? Comment ces outils modernes de communication peuvent-ils devenir le vecteur de la connaissance et de la réflexion citoyenne ? Un « J'accuse » audio-visuel à la manière de Zola pourra-t-il un jour modifier le cours de l'histoire s'il ne génère pas des profits ? Les meilleurs journalistes cesseront-ils de se regarder le nombril ?

C. A.

Il faut tremper la plume dans la plaie

Albert Londres

Presse, médias et journalistes.

La folle mutation.

La presse, comme tous les autres secteurs de l'activité humaine, subit des mutations liées aux changements inhérents à la transformation de la société.

Elle est, comme tous les autres, tributaire de l'évolution des techniques qui modifient ses moyens d'intervention. Mais elle joue, en plus, un rôle capital dans les processus qui déterminent les choix.

Son rôle et les outils dont elle dispose

La presse a pour vocation de porter à la connaissance des citoyens toutes les informations dont ils estiment avoir besoin pour organiser leur existence. Elle est le trait d'union entre les différentes couches de la société, entre toutes les parties du monde. Elle alimente la réflexion qui oriente et détermine les comportements individuels et collectifs. Dispositif qui ne peut fonctionner, bien entendu, que dans les sociétés démocratiques où la presse est libre. Dans le cas contraire, elle devient un outil de  désinformation et d'endoctrinement. Mais, bémol, nous verrons un peu plus loin que si dans nos sociétés la presse est libre, les journalistes ne le sont pas toujours.

Le premier organe de presse, « La Gazette », inventé par Théophraste Renaudot, date de Louis XIII. Avec cette réserve qu'elle était un monopole de la monarchie, à tel point que « Sa Majesté » s'y exprimait personnellement. La liberté et la pluralité de la presse ne datent donc que de la révolution.

Ces informations, et ces opinions, que l'on mettait « sous presse », accessibles seulement à ceux qui savaient lire, ont trouvé au début du 20°siècle un autre moyen de diffusion, la radio. Ce fut le premier glissement vers ces nouveaux outils de la communication, que l'on regroupe aujourd'hui sous le nom de médias, ajoutant aux deux autres la télévision, internet et les réseaux dits sociaux. Il n'est pas inutile de rappeler ces évidences dans la mesure où elles ont modifié la perception des messages, qui relève de moins en moins d'un acte volontaire pour être reçus automatiquement, dans un environnement auquel nul ne peut échapper.

La presse écrite connaît aujourd'hui une crise sans précédent, sous la pression de ces nouveaux médias mais pas seulement. Les techniques de fabrication, qui ont considérablement évolué, en abaissant les coûts et en diminuant les contraintes de la chaîne (mise en page sur écran, suppression des films, des coursiers, calage par ordinateurs, diminution de la gâche papier) pouvaient lui faire espérer de beaux jours devant elle. C'était sans compter sur un réseau de distribution obsolète, verrouillé par des contraintes issues des lois de 1945, l'omnipotence du syndicat du livre CGT et la concurrence des autres produits proposés sur les points de vente presse. Il est plus rentable, pour un marchand de journaux, de vendre les produits de la Française des jeux, pour lesquels il suffit, depuis sa caisse, de pianoter sur un ordinateur, que de déballer des paquets, remplir des bordereaux, garnir les linéaires et remballer les invendus après avoir rempli un nouveau bordereau. D'où, pour de nombreux magazines, l'augmentation des « prématurés », paquets retournés dès leur livraison avec les invendus du numéro précédent.

Les médias de la nouvelle génération échappent bien entendu à toutes ces servitudes. Mais les journalistes y subissent la pression d'un autre pouvoir extrêmement puissant, la publicité, et d'un virus redoutable, le nombrilisme.

Nombrilisme et Publicité.

Un journaliste est un témoin de l'histoire. Sa mission, ou plutôt son travail, consiste à rapporter des faits, derrière lesquels il doit s'effacer. Bien sûr, il peut devenir chroniqueur, ou éditorialiste. Mais ceci est une autre fonction. Le journaliste « ordinaire » n'a pas à faire de commentaires. Il ne doit pas se mettre en avant ni émettre un avis personnel. L'emploi du « Je », ne peut se justifier que dans des cas exceptionnels. Ce n'est ni un écrivain, ni un orateur. Ses textes doivent être courts, dépouillés, suivre une ligne directrice et ne pas s'en écarter, toujours au service de l'information. Et quand il interroge, interviewe si vous préférez, des personnes invitées à raconter des faits ou à émettre une opinion, son rôle doit être de les diriger vers le sujet, pas de les piéger pour les mettre mal à l'aise en revenant toujours sur des anecdotes que ses interlocuteurs ne jugent pas utile d'évoquer. Pourquoi le font-ils ? Pas pour mieux éclairer l'auditeur ou le téléspectateur, dont la réponse à ces questions n'apportera aucune information, mais pour se mettre en valeur en utilisant la personne interrogée. C'est un exemple de nombrilisme. Ce journaliste utilise l'histoire pour ne plus en être le témoin, mais un acteur, voire une vedette. Et dans ce monde, où le paraître à pris tant d'importance au détriment de la vérité, on a vu depuis quelques années fleurir sur les antennes ce type de déviance.

Comment expliquer cette mutation ?  Il semble évident que cela soit dû à l'apparition de la télévision. Les grands sportifs, les gens importants, les vedettes du spectacle, que le public ne connaissait que par des photos dans la presse écrite, figés une fois pour toute, entraient tout à coup bien vivants dans notre intimité. Et la présence de M. et Mme tout le monde, figurant dans les reportages télévisés, les a fait pénétrer dans des millions de foyer, provoquant une sorte d'ivresse en faisant d'eux, à leur tour, des vedettes dans leur village, leur quartier, leur lieu de travail. Les chaînes ont vite compris le message, en créant des émissions de télé réalité où des personnes en mal de reconnaissance sont venues étaler sans pudeur leurs pustules, leurs états d'âme, leur moi le plus intime. Triomphe du nombrilisme !

Mais l'ogre veillait au grain. Son nom ? La publicité.

Les professionnels  ont commencé par transformer les sportifs de haut niveau en supports publicitaires. Ce n'est pas leur talent ou leurs résultats qui expliquent les salaires ahurissants qu'ils perçoivent, mais les logos qu'ils portent sur leurs vêtements. Les services commerciaux des chaînes ont pris le relais, imposant aux heures de grande écoute les émissions susceptibles de vendre l'espace publicitaire au prix le plus élevé. Une grande partie du public, après une journée de travail peu valorisante, à l'heure de prendre un peu de repos, s'est évadée dans le rêve qui leur est proposé en s'identifiant inconsciemment aux « héros » qui leur ressemblent tant. Comment s'étonner, alors, que des journalistes aient eu, à leur tour, l'envie de se démarquer du lot et que le public en ait fait des vedettes ?

Il y a à cet état de fait deux conséquences lourdes.

La première, c'est que les responsables commerciaux et financiers ont pris le pas sur les responsables des contenus. Un présentateur « vedette » vaut plus à leurs yeux que le reporter qui va risquer sa vie dans les zones dangereuses. Un jeune journaliste sera plus tenté par la présentation d'un jeu télévisé que par un reportage à la frontière Pakistanaise et le présentateur qui dérape sera difficilement sanctionné par sa hiérarchie si sa présence à l'écran séduit les annonceurs.

La seconde est plus grave. La télévision est un média exceptionnel pour le développement de la réflexion citoyenne. Ou plutôt, serait. Si les émissions qui donnent à réfléchir, et que beaucoup souhaiteraient regarder, n'étaient pas diffusées à des heures où les gens qui travaillent ont besoin de dormir.

Tout ceci relativise la notion de liberté de la presse. D'autant plus qu'une disposition législative donne au Président de la République le pouvoir de nommer le directeur de la chaîne publique. C'est un pouvoir tout à fait contestable, même s'il n'a pas eu de lourdes conséquences, Antenne 2 ayant fait preuve d'une plus grande indépendance vis-à-vis de l'exécutif que son concurrent TF1, propriété d'un ami de l'ancien président.

Alors, comment sortir de ce cercle vicieux ? Comment ces outils modernes de communication peuvent-ils devenir le vecteur de la connaissance et de la réflexion citoyenne ? Un « J'accuse » audio-visuel à la manière de Zola pourra-t-il un jour modifier le cours de l'histoire s'il ne génère pas des profits ? Les meilleurs journalistes cesseront-ils de se regarder le nombril ?

C. A.

 

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