Humanisme et Lumieres

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L'artiste dans la société

L’ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ 
 
Parmi les nombreuses définitions de l’artiste, je retiens celle de l’Unesco selon laquelle on entend par artiste toute personne qui crée ou participe par son interprétation à la création ou à la recréation d'œuvres d'art, qui considère sa création artistique comme un élément essentiel de sa vie, et qui, ainsi, contribue au développement de l'art et de la culture, qui est reconnue ou cherche à être reconnue en tant qu'artiste, qu'elle soit liée ou non par une relation de travail ou d'association quelconque. L’artiste est ainsi un individu cultivant ou maîtrisant un art, un savoir, une technique, et dont on remarque entre autres la créativité, la poésie, l'originalité de sa production, de ses actes, de ses gestes. Ses œuvres sont source d'émotions, de sentiments, de réflexion, de spiritualité ou de transcendances. Je trouve intéressant à ce stade que l’art soit caractérisé par l’émotion, quelle qu’elle soit, que suscite l’œuvre et non pas un simple et subjectif critère de beauté. L’artiste, œuvrant sur l’émotion, a le pouvoir de marquer, d’interpeller, de transformer la vision de celui qui reçoit son œuvre.
L’envie de travailler sur ce sujet m’est venue alors que je rédigeais une planche musicale symbolique intitulée « Introduction au symbolisme du piano » dans laquelle je traitais de la forte charge symbolique portée par cet instrument et expliquais pourquoi les musiques rythmant les temps forts des tenues au sein de ma loge – au sein de laquelle j’ai occupé le poste de M∴ des Colonnes d’Harmonie - étaient autant articulées autour du piano. Dans le cadre de ce travail j’ai fait l’analogie entre le marteau qui frappe les cordes avec le maillet, et entre la corde elle-même et le ciseau. Un ciseau qui travaille sur la pierre pour construire le temps, par extension sur soimême pour bâtir son temple intérieur, tout comme la corde va, via l’ouïe et l’émotion, bâtir un monument d’architecture musicale mais également permettre de travailler sur soi, tailler sa pierre artistique, émotionnelle, et partager ce travail le plus largement possible. Cette pensée, élargie à la musique puis à l’art en général, en a entrainé une autre, basée sur le fait que si l’artiste agit sur lui-même et sur les autres par la pratique de son art, quel peut être, quel doit être son impact, son rôle, sa mission, sa responsabilité, dans la société ? Je vois dans l’actualité de nombreux artistes prendre position sur de nombreux sujets de société, est-ce là leur rôle, et si oui dans quelle mesure leur art participe à l’amélioration de la société ?
Je livre ici une simple première pierre de mon travail qui ouvre sur plusieurs questionnements et demande plusieurs phases de réflexion et de recherche afin de se compléter ; je souhaite ainsi juste partager les premières bases sur lesquelles j’espère construire une étude plus large et documentée afin d’éclairer sur la place actuelle et à venir de l’artiste.
 
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I. Le statut de l’artiste à travers les âges
Je me suis intéressé à l’ouvrage « Vivre de son art : histoire du statut de l’artiste, XVe-XXIe siècles » coordonné par l’historienne Agnès Graceffa, qui réunit une vingtaine de contributions d’historiens et de sociologues. Partant d’une définition contemporaine de l’artiste, il pose des jalons en vue d’une histoire du statut de l’artiste en France du Moyen-âge à nos jours. Ils interrogent concrètement les modalités et les adaptations inhérentes à la vie d’artiste et leurs variations dans le temps. L’ouvrage s’organise autour d’un fil chronologique et pointe la diversité des statuts économiques et symboliques suivant les époques et suivant les arts. Car pour pouvoir s’exprimer, l’artiste doit en premier lieu subvenir à ses besoins et donc vivre de son art.
C’est ainsi que dès le moyen-âge de nombreux artistes se placent sous l’égide de protecteurs, tant seigneurs locaux, nobles, couronne royale qu’épiscopat. Ce mouvement s’est poursuivi sous la Renaissance et ensuite avec notamment la prestigieuse famille Medicis, riches marchands et banquiers de Florence qui utilisaient leur fortune pour financer les travaux des Humanistes et commander aux artistes des palais, chapelles & fresques.
Il est important de se demander dans quelle mesure un éventuel lien de subordination vis à vis de ses grands mécènes peut ou non orienter le sens dans lequel l’artiste réalise ses œuvres, et quand les frontières étaient franchies entre création artistique personnelle et spontanées et réponse simple à des commandes d’œuvres obéissant aux seuls souhaits de l’acheteur et faisant appel à la maîtrise technique de l’artiste, mais sans se prévaloir d’un message personnel de celui-ci. Sans y être soumis, le message de l’artiste se doit malgré tout dans une certaine mesure d’être au moins compatible avec la sensibilité de son protecteur et cette limitation risque de le cantonner au rôle d’artisan, même à la technique irréprochable, que de véritable artiste.
L’étude de plusieurs biographies montre que parallèlement à la réponse aux commandes reçues, indispensables à les faire vivre, parallèlement aux cours de musique dispensés en large d’une activité de compositeur, les grands artistes développaient toujours des créations personnelles non soumises à l’impératif de vente et donc non soumises à l’avis d’une tierce personne dans le processus de conception et de création, ces œuvres personnelles ont dans l’ensemble eu droit à une postérité bien plus importante que les simples œuvres commandées.
 
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II. L’artiste en danger permanent
La Révolution proclame la liberté du travail et ouvre un XIXe siècle combattif pour les artistes, acculés à devoir redéfinir les contours de leur activité et les droits afférents. Leurs luttes ne se soldent pas toujours par des succès. Ainsi, la profession de chorégraphe, reconnue au XVIIIe siècle est-elle dévalorisée au XIXe. Les musiciens peinent durant tout le siècle à s’imposer comme profession. Le statut d’artiste ne semble enfin, quel que soient les arts, jamais stabilisé.
C’est particulièrement vrai en périodes difficiles : crises, guerres et révolutions posent frontalement aux artistes la question de leur survie. Mais c’est finalement le lot quotidien et plus insidieux d’une population soumise à de plus en plus de souplesse et de flexibilité et par conséquent sensible aux moindres aléas économiques, géopolitiques et aujourd’hui climatiques. L’arrivée de nouvelles technologies et d’une manière générale tout changement dans la société, rebat les cartes et remet en danger les vocations artistiques – par exemple la profession de photographe qui a d’abord considérablement décliné avec l’arrivée du numérique avant de profondément évoluer.
La démarche artistique pousse de nombreux créateurs à s’impliquer dans un engagement fort, à prendre position, y compris politique, sur l’état et l’évolution de la société, au risque de se mettre à la marge de la société ou du pouvoir en place et au risque éventuel de subir les conséquences négatives en cas de répression sous des régimes autoritaires. L’histoire regorge de nombre d’exemples de livres brûlés, de tableaux déchirés, de bâtiments détruits, d’artistes discriminés, persécutés, emprisonnés et exécutés. Se confronter aux limitations de la liberté artistique et liberté d’expression, serait-ce la part d’ombre, un risque indissociable de l’engagement artistique ?
L’artiste du XXIe siècle reste encore à inventer, ainsi se conclut et s’ouvre l’ouvrage d’Agnès Graceffa qui souligne le paradoxe du statut actuel de l’artiste, qui en fait à la fois un propriétaire et un salarié : « Le statut de l’artiste est, dans notre droit, une fiction juridique ; espérons que l’artiste ne devienne pas une fiction tout court ! ». L’enseignement que je tire de cet ouvrage est que pour faire face à toute forme de pression, l’artiste agit rarement seul, il œuvre le plus souvent en communauté, laquelle peut prendre plusieurs formes : associations d’acteurs à la fin du XVe siècle, corporations et ateliers de peinture aux XVIe-XVIIIe siècles, communauté de musiciens du XVIIe au XIXe siècles. C’est ainsi que l’artiste est rarement seul le reflet de son époque. Même si certaines figures sont emblématiques d’un mouvement, leur participation s’intègre à un mouvement plus général de courant artistique, reflet d’une philosophie novatrice.
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III. L’artiste porteur d’un message original
L’insécurité matérielle et physique dans laquelle vit l’artiste est une conséquence directe du fait qu’il est en danger parce qu’il pense, parce qu’il a quelque chose à dire, parce qu’il innove. Ce combat, la lutte pour son existence, est un temps précieux qui empiète sur son temps de création et en même temps l’alimente en ravivant les flammes de son engagement. Les combats des artistes sont souvent précurseurs des conflits et problématiques à venir dans la société.
Par exemple le combat pour la place des femmes, avec Clara Schumann pianiste virtuose et extraordinaire compositrice, George Sand et bien d’autres qui ont annoncé les mouvements féministes et les avancées sociales avec la réduction progressive de certaines inégalités et discriminations, un combat toujours d’actualité et toujours porté par de nombreuses et nombreux artistes qui brisent les codes établis.
Un autre exemple avec la révolte d’artistes contre l’esclavage, je pense notamment à Marcel Verdier. Son grand tableau « Le châtiment des quatre piquets dans les colonies », enregistré pour une exposition au Salon du Louvre de 1843, dénonce les traitement subis par les esclaves. L’œuvre est refusée par le jury, et le dossier conservé aux archives du musée du Louvre à Paris indique la crainte des autorités que le tableau « ne soulève la haine populaire contre l’esclavage ».
L’artiste se caractérise ainsi par une grande sensibilité face au monde qui l’entoure et par la capacité à retranscrire et à annoncer ce que la société ne voit, ne ressent pas encore. C’est ce qui le rend incompris – et l’homme a toujours une part de crainte face à ce qu’il ne comprend pas – conséquence directe de sa marginalité, telle que le décrit Balzac dans « Le Curé de village » en 1841, observant l'ignorance des sociétés sur l'origine du génie : - L'homme de génie se révélera toujours en dehors des écoles spéciales. Dans les sciences dont s'occupent ces écoles, le génie n'obéit qu'à ses propres lois, il ne se développe que par des circonstances sur lesquelles l'homme ne peut rien : ni l'État, ni la science de l'homme, l'anthropologie, ne les connaissent. Riquet, Perronet, Léonard de Vinci, Cachin, Palladio, Brunelleschi, Michel-Ange, Bramante, Vauban, Vicat tiennent leur génie de causes inobservées et préparatoires auxquelles nous donnons le nom de hasard, le grand mot des sots.
Quelles que soient ses sources d’inspiration, que son langage et son message soient plutôt consensuels pour des artistes soutenus et protégés par l’église ou les états conservateurs, ou d’esthétiques et de contenus franchement subversifs et polémiques pour des personnalités plus en marge, l’artiste se définit principalement par l’originalité et la singularité de son œuvre.
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IV. Production & dérives contemporaines
Si historiquement une présence physique était nécessaire pour jouir de l’art – musicien sur scène, public dans la salle, tableau accroché au mur – le monde moderne a profondément modifié ce prérequis avec la dématérialisation : reprographie, enregistrement, internet, réseaux sociaux, mondialisation ont permis une très large diffusion des savoirs et des œuvres. Il n’est donc désormais plus indispensable d’être présent au concert ou de se rendre physiquement sur le lieu où se trouve la sculpture ou le tableau pour pouvoir en profiter. Mais ce modernisme a également induit une financiarisation de la production artistique : la même œuvre, la même performance artistique, peut être vendue plusieurs fois. Dans certains cas la dérive a été de plus s’orienter vers l’aspect strictement production que le seul aspect artistique.
J’en veux pour exemple la distinction qui se fait au sein d’un orchestre symphonique qui est dirigé par un chef d’orchestre dont le titre officiel est ‘directeur artistique ‘ ou ‘directeur musical’, alors que pour la plupart des maisons de disque et structures d’organisation de concerts, le maître d’œuvre dispose du titre de producteur. La distinction se fait encore plus fine dans les métiers d’arts entre les interprètes, salarié & intermittents, qui interprètent selon des directives précises, ce qui dans ces cas précis limite la portée créatrice de leur travail. À titre d’exemple, le musicien d’orchestre est il un artiste participant activement à la création ou la recréation d’une œuvre ou est-il un exécutant hyper qualifié, un artisan de l’art ? Et qu’en est-il des artistes de musique populaire, rock et assimilés, dont les textes ne sont pas dénués de sens, de profondeur et de valeur, loin de là – j’en veux pour preuve le dernier prix Nobel de littérature attribué pour la première fois à un artiste musicien Bob Dylan – qui dénoncent généralement les méfaits de la société de consommation et les dérives des régimes totalitaires dans le monde ? Sont-ils tous artistes au sens noble du terme ou pour certains d’entre eux simples exécutants d’une partition toute tracée par un producteur et un panel de directeurs marketing ?
Ces dérives se constatent dans la musique, mais aussi dans l’art contemporain (art pictural & sculpture) ou encore avec le concept de design qui surfe sur les codes de l’art pour vendre des produits. Ces œuvres conceptuelles et volontiers polémiques dont le sens profond interroge, affichent des tarifs prohibitifs fixés arbitrairement. Ils interrogent sur la finalité de l’œuvre, si la démarche est réellement artistique : susciter la réflexion, interroger l’époque et les modes pour faire bouger la société, ou juste financière en usant des nombreux leviers de défiscalisation en faveur de l’art qui s’avèrent parfois être plus de la défiscalisation pure que de l’art. Mais n’est ce pas le propre de l’art de s’interroger sur lui même et donc sur la validité ou non de son existence, les prix affichés ne participent t’ils pas à la démarche artistique globale ?
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En conclusion, je ne souhaite pas me placer pas dans une démarche d’opposition entre arts dits nobles et productions de masse. De grands artistes comme Andy Warhol ont usé, abusé, de la reprographie comme vecteur de leur démarche artistique. Des poètes contemporains comme Brel ou Gainsbourg se sont soumis aux lois du marché et de la production musicale. Je n’opère donc pas de distinction sur la forme, mais sur le fond : quelle est l’origine de la démarche ? Est-elle artistique, une émotion à créer, un message à faire passer, une réaction à exprimer ou l’évolution d’un courant artistique à construire, démarche qui une fois créée pourra être le plus largement diffusée par les nouvelles technologies ? Ou la démarche est elle principalement commerciale et veut-elle diffuser quelque chose de déjà existant sans renouvellement ou sans remise en question, juste pour pousser à consommer ?
L’influence de l’artiste sur la société se montre souvent pertinente et en avance sur son temps, l’artiste est un précurseur, un éclaireur, un visionnaire. Mais qui dit influence ne veut pas forcément impliquer qu’elle est bénéfique ou exemplaire. De grands artistes avaient, outre leur talent, des aspects sombres profondément autodestructeurs, ou même destructeurs tout court. On se souvient des problème psychologiques de Van Gogh, des accusations de racisme qui ont poursuivi Salvador Dali, des participations de Wagner à des manifestations et cérémonies nazies, de la pédophilie supposée de Tchaïkovski, de l’alcoolisme et l’addiction à de nombreuses drogues – ainsi qu’une tendance suicidaire prononcée – de bon nombre d’artistes pop & rock.
Dans tous les cas, quelle que soit la couleur de la case du pavé mosaïque sur laquelle l’artiste se trouve, si la démarche commerciale fonctionne sur le court terme avec une logique commerciale de sortie de produit et de rentabilité immédiate, l’histoire montre qu’en tous temps la démarche artistique au sens noble du terme se doit de défendre une démarche inscrite dans le temps long, avec une œuvre destinée à véhiculer un message qui devra perdurer dans le temps, au delà de lui même, et porter un sens profond et universel.

-----Par Loïc LAF.

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