Humanisme et Lumieres

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Une utopie d'aujourd'hui

 

Une Utopie d'aujourd'hui.

Dans l'histoire de l'humanité[1] on peut voir une constante de son évolution en considérant que de siècle en siècle, l'humanité a fini par imposer la primauté de la liberté individuelle sur toute autre valeur. De la poursuite sans frein de ce mouvement vers un individualisme porté à son paroxysme, et en extrapolant ses dérives actuellement observables, on peut tenter de déduire les évolutions de l'humanité à l'échéance d'un demi-siècle. Cette course à la liberté individuelle devrait aboutir inéluctablement à la victoire totale du marché sur toute autre puissance, nation ou empire. Elle conduirait au règne de grandes puissances financières, les assurances en particulier. En même temps le désordre et les conflits se multiplieraient, favorisés par l'absence de toute forme de services publics efficaces, tous les services ayant été privatisés, y compris la sécurité et la défense.

En réalité on fait là une hypothèse déterminante : la continuation, la généralisation et l'amplification de l'idéologie libérale et libertaire. Une autre hypothèse est envisageable. On pourrait penser, compte tenu de l'augmentation démographique de l'humanité, de sa densification et de son urbanisation croissante, que l'organisation sociale et la solidarité devraient être ressenties comme de plus en plus nécessaires. L'absence de prise en compte de ces besoins d'organisation et de solidarité, pourrait donner lieu à des mouvements populaires mettant en cause l'ultralibéralisme galopant ; ce que certains signes précurseurs comme la montée de l'alter-mondialisme pourraient préfigurer.

 

Des grands traits de l'histoire de l'humanité, on peut retenir une opposition des mentalités entre l'Orient et l'Occident. À la fin du 6e siècle avant J.-C., Bouddha « l'Éveillé » redonna une vie nouvelle à l'ancienne doctrine de l'hindouisme. On constate qu'à partir de cette époque, en Asie on entend libérer l'homme de ses désirs, alors qu'en Occident, après la Renaissance et le siècle des Lumières, on souhaite lui permettre d'être libre de les réaliser.

D'autre part, l'histoire de l'humanité a été, semble-t-il, celle de l'avènement successif de trois classes dirigeantes : les prêtres, les militaires et les marchands ; les sociétés s'organisant en théocraties, en empires et finalement en démocraties. Démocratie et société marchande semblent avoir été liées, jusqu'ici, dans le cadre d'une nation ou d'un empire, mais en réalité ce pourrait n'être là qu'une transition. La société marchande tend en effet à effacer les frontières et à refuser les autorités politiques. Les centres d'autorité qu'installe la société marchande sont les centres d'accumulation du capital.

Il faut remarquer que les centres de décision de l'ordre marchand sont nomades. Ils se portent systématiquement sur les centres de production des biens, susceptibles dans le moment de permettre les plus fortes plus-values spéculatives. Historiquement, de Bruges ils sont passés à Venise, et beaucoup plus tard : de Londres à New York puis à Los Angeles.

Il faut noter que dans cette vaste fresque de l'humanité, présentant comme l'oméga du sens de l'histoire l'avènement de l'ordre marchand, on passe totalement sous silence, comme ne comptant pour rien dans la direction des sociétés, la classe des producteurs de biens : les agriculteurs, les artisans, les industriels, ainsi que les producteurs de culture : philosophes, hommes de science, techniciens... On prend certes en compte le progrès technique, mais seulement en tant qu'élément de « l'ordre marchand ».

 

L'état actuel du monde est un ordre marchand coïncidant provisoirement avec la toute-puissance de l'empire américain. Nous pouvons néanmoins, en marge, noter que notre monde actuel voit encore des sociétés dirigées par la classe des religieux, d'autres par des militaires ou des paramilitaires, et que si la classe des marchands apparaît comme de plus en plus apatride et nomade, elle ne néglige pas d'utiliser éventuellement à son profit les militaires et les religieux.

On pourrait penser qu'avec la fin annoncée de l'empire américain, va commencer l'avenir et que les décades prochaines devraient voir une accélération : dans la mise en œuvre de la globalisation et dans la marchandisation du temps.

Les moyens de gagner du temps devraient devenir la marchandise offrant les meilleures plus-values. Le temps devrait être en effet de plus en plus commercialisé, par des activités remplaçant les anciens services. La rareté du temps sera encore longtemps insurmontable, s'agissant du temps nécessaire à la production des biens, du temps de travail exigé par les services, du temps passé aux transports, à la communication, à l'exploitation des informations...

Avec le développement de l'ordre marchand, le nomadisme se généralisera ; non seulement pour les marchands, mais aussi pour les producteurs, qui afflueront vers les centres de prospérité reconnus par l'ordre marchand.

Quelques menaces se profilent, dues à des raretés qu'il faudra tâcher de compenser : l'énergie et l'eau notamment. Mais le progrès des technologies a toujours jusqu'ici permis de trouver des solutions. Sera-t-il aux rendez-vous du futur ?

 

Si nous suivons Attali, après une période d'environ trente ans, au cours de laquelle la forme actuelle de l'ordre marchand atteindra son paroxysme, avec la fin de l'empire américain, un nouvel ordre marchand polycentrique lui succèdera. Vingt ans plus tard, sous le poids des exigences du marché et grâce à de nouveaux moyens technologiques, l'ordre du monde s'unifiera autour d'un marché devenu planétaire, et sans États. Alors commencera « l'hyper empire » ! Puis une extrême violence conduira à un hyper conflit, et l'hyper empire débouchera sur une hyper démocratie planétaire.

L'État dépérira, car les marchés s'empareront des nouvelles sources de rentabilité, qui sommeillent aujourd'hui dans les activités exercées par les services publics : éducation, santé, environnement, souveraineté... La sécurité publique sera privatisée et individualisée.

La privatisation des services en augmentera le prix pour les usagers, qui seront devenus des clients. Les consommateurs de services seront tenus de les payer directement ou plus généralement de prendre des assurances, qui remplaceront les cotisations sociales et les impôts. Parallèlement, les plus vulnérables, offrant le plus fort facteur de risque, paieront les primes les plus élevées, et ceux qui ne pourront pas payer, ne seront pas couverts et donc seront exclus du service.

 

Un optimiste peut voir à cette évolution une conséquence heureuse et affirmer angélique : « Toutes les entreprises seront ainsi poussées à tenir compte, dans leurs décisions, de l'intérêt général. » On peut aller jusqu'à penser que les entreprises seront, par suite, conduites à s'intéresser à tous les comportements de leurs salariés, de façon à réduire les risques pour lesquels les assurances risqueraient de les pénaliser.

Surveillance serait le maître mot des temps à venir. Toutes les données de la vie de chacun, devraient être tenues à jour dans des bases de données privées (santé, compétences...). Par extension l'auto surveillance se généraliserait, afin que chacun puisse en permanence vérifier qu'il est aux normes, et se réparer en cas de défaillance. Sur le plan de la santé, l'auto surveillance serait prolongée par l'auto réparation.

Les capacités intellectuelles devraient être accrues par la consultation automatique de bases de données additionnelles : bases greffées sous forme de prothèses, ou bien consultées mentalement par l'intermédiaire d'une puce de communication implantée dans le cortex...

Une autre Utopie est-elle imaginable ?

Depuis l'aube de l'humanité, l'être humain cherche un compromis vivable entre son accomplissement personnel et sa solidarité avec ses semblables. L'utopie qui satisferait les rêves d'un humaniste éclairé devrait écarter aussi bien le collectivisme intolérant que l'individualisme égoïste. Ce serait une démocratie idéale qui assurerait à la fois l'ordre et la sécurité des citoyens en même temps que leur liberté et leur capacité d'initiative. Ce serait une république fondée sur le suffrage universel et la séparation des pouvoirs, dans laquelle les institutions assureraient la prééminence de l'intérêt général, tout en préservant les intérêts particuliers légitimes, où l'organisation sociale et la solidarité se conjugueraient avec l'autonomie et la liberté des individus...

Claude J. DELBOS


[1] D'après : « Une brève histoire de l'avenir » de Jacques Attali.

 

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