Humanisme et Lumieres

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L'égalité républicaine

L’ÉGALITÉ RÉPUBLICAINE

            Quel est le sens du mot « égalité » qui est au centre de la devise de la République ?

Dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, nous lisons : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Il faut noter au passage que les trois valeurs de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » de la République, figurent dans cet article premier. Et nous remarquerons en ce qui concerne l’égalité, qu’il s’agit de l’égalité en dignité et en droits. Car, comme chacun peut le constater, les êtres humains ne naissent ni égaux par la nature, ni égaux par leur situation à la naissance.

Dans son ouvrage intitulé « La Société des égaux » publié en 2011, Pierre Rosanvallon écrivait : « Le projet de l’égalité-relation s’était en conséquence décliné sous les espèces d’un monde de semblables, d’une société d’individus autonomes, et d’une communauté de citoyens. […] L’idée socialiste, au XXIe siècle, se jouera autour de cet approfondissement sociétal, de l’idéal démocratique[1]. » Mais il faisait remarquer que divers mécanismes de séparatisme et de ghettoïsation, sont aujourd’hui partout à l’œuvre, accompagnant la dénationalisation, créant ainsi une crise de l’égalité.

Pour analyser le problème, il faut faire la différence entre diverses façons de concevoir l’égalité ; principalement : l’égalité-équivalence, fondée sur la considération de l’autre comme mon semblable, les différences n’entachant pas la relation de similarité humaine ; l’égalité d’autonomie, définie par l’absence de sujétion ; et l’égalité de participation à la vie de la société, enfin, liée à la citoyenneté et à l’activité civique.

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            L’invention de l’égalité en 1789, accompagnait le rejet viscéral du privilégié. Il en est découlé, la définition de la démocratie comme une société de semblables, une société dans laquelle nul n’est soumis à la volonté d’autrui, les individus étant égaux en liberté, chacun autonome et sujet responsable de lui-même, et enfin une société où « La citoyenneté est la troisième modalité d’expression d’une société d’égaux. »

Le principe d’égalité des conditions, credo des révolutionnaires, n’impliquait nullement l’égalité des situations, et l’autonomie n’excluait pas l’engagement par contrat. Par la suite, on a considéré qu’il fallait admettre la coexistence de propriétés publiques, favorisant l’esprit d’égalité, avec la propriété et l’industrie personnelles, facteurs d’inégalités, mais aussi d’enrichissement de la société ; on voulait ainsi réaliser la convergence, entre l’esprit public et l’industrie personnelle.

Sieyès parlait d’égalité d’espérance. On parle aujourd’hui d’égalité des chances. On en est donc arrivé à une conception restreinte de l’égalité, sous la forme de l’égalité des chances. Mais au 20ème siècle, on a vu se développer le mandarinat dans les universités, l’esprit de corps dans les grandes écoles, et la légitimation méritocratique des inégalités, sous couvert de l’élitisme républicain. D’autre part l’idée communiste, devait servir à préciser et radicaliser l’égalitarisme dans un monde d’économie communautarisée, débarrassée de la concurrence. Ce communisme était complètement utopique, car il reposait sur une anthropologie de l’indistinction, une méconnaissance et une négation de la réalité humaine.

            À défaut de réaliser l’égalité absolue par le communisme, une égalité relative, disons une diminution de l’ampleur des inégalités de biens, pouvait être tentée par la redistribution. Le réformisme social redistributeur, exprimant la solidarité au sein d’une même société, apparaissait à la fin du 19e siècle comme une alternative au conservatisme social.

On assistait alors à la consolidation de l’État social-redistributeur. Mais les guerres du 20ème siècle, en exprimant la radicale égalité dans le sacrifice du citoyen-soldat, ont exacerbé la solidarité nationale identitaire et développé la négation l’ennemi. Après la Première Guerre mondiale, la révolution d’Octobre en Russie concrétisait l’utopie communiste. Le fascisme et le national-socialisme se présentaient aussitôt comme antidotes. L’identité-homogénéité, conception pervertie de l’égalité au sein d’un peuple, débouchait sur le nationalisme raciste. Par la référence à la race, on substituait l’homogénéité ethnique à l’égalité citoyenne.

La chute du nazisme devait disqualifier cette perversion de l’égalité par l’identité. On pouvait alors revenir à l’idée d’égalité démocratique, l’égalité citoyenne, conçue comme une relation à construire entre citoyens. Et 1945 marquait la consécration de l’égalité-redistribution, notamment en France avec le programme du Conseil National de la Résistance. Mais en même temps, en 1945 comme en 1918, apparaissait une nouvelle peur des révolutions communistes ; la victoire simultanée de l’Union Soviétique et des Alliés, mettant le communisme soviétique à parité avec le libéralisme occidental.

            À la fin des années 50, des théories étaient alors élaborées pour réaliser la convergence entre socialisme et capitalisme, par Raymond Aron par exemple, sous la forme d’une conversion du capitalisme à la planification par l’État. L’idée était que la faiblesse de la société ne venait pas de ce qu’elle était industrielle, mais de ce qu’elle était une société de marché ; la société industrielle pourrait continuer de fonctionner, même si l’expérience utopique d’un marché autorégulateur était abandonnée.

John Galbraith[2] considérait que le temps de l’économie de marché était révolu, qu’une planification étudiée conjointement par l’État et les grandes entreprises, constituerait un cadre de stabilité, condition que le marché ne peut pas satisfaire ; et il pariait sur le dépérissement du pouvoir de l’actionnaire dans l’entreprise capitaliste… Ce que les événements n’ont pas confirmé ! Bien au contraire. Enfin certains, comme Peter Drucker[3], estimaient que la hiérarchie salariale, devrait se limiter à un écart de 1 à 20 ! Ici aussi, les faits avérés sont bien au-delà.

            À partir des années 80, une crise matérielle et morale des institutions de la solidarité, se développait. Avec la mondialisation, le destin de l’entreprise était de plus en plus dépendant des mouvements de capitaux, ce qui incitait les entreprises recherchant le meilleur rendement financier, à déplacer leur production vers les régions du monde à bas salaires. On constatait alors un spectaculaire retour en arrière : les inégalités de revenus et de patrimoines retrouvaient leur niveau du 19e siècle, entraînant le retour aux pathologies de l’identité et du lien social.

À l’aube du 21e siècle, un dirigeant du patronat français pouvait tenir ces propos : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance[4]. » Avec l’effondrement du communisme et la disparition du projet révolutionnaire, le réformisme de la peur étant alors privé de ses ressorts, l’avènement d’un nouveau capitalisme triomphant, entraînait la crise des institutions de solidarité. À une justice distributive[5] de « tendance » égalisatrice, par la redistribution, se substituait de plus en plus l’idée, d’une justice distributive liée exclusivement aux qualités et mérites de l’individu. Les assurances privées souscrites à titre personnel, prenaient le pas sur les assurances sociales, gérées par l’autorité publique ; la désolidarisation était en marche.

Le choc pétrolier de 1973 ayant sonné la fin des Trente Glorieuses, l’État manquait de plus en plus de ressources pour soutenir sa politique sociale. Un processus de dé-légitimation de la solidarité était engagé. Il se traduisait d’abord en matière fiscale, par l’extension de l’esprit « poujadiste », consistant à considérer l’État comme une puissance prédatrice illégitime, et à justifier la lutte contre l’impôt, assimilé à une spoliation. De leur côté, les économistes de l’époque Reagan-Thatcher, diffusaient une idéologie opposant l’efficacité du marché, aux entraves et pesanteurs de l’État. En outre, l’idéologie écologique considérait que le rapport à la nature et à l’avenir des générations futures, était plus important que la justice sociale. Enfin, l’explication du malheur et de la pauvreté par la paresse, reprenait le pas sur l’explication par l’injustice sociale ou économique ; considérant que l’État providence ne fait qu’entretenir une situation, dans laquelle les improductifs se contentent de vivre aux dépens des productifs.

            Dès les années 80, on assistait à l’avènement d’une économie de services et de l’innovation accompagnant la désindustrialisation, et surtout la gestion par adaptation permanente au marché, éliminait toute idée de planification économique par l’État. La gestion du personnel elle-même, devait s’adapter à la demande du moment et fonctionner en flux tendu, ce que les contrats à durée indéterminée ne permettent pas ; « l’ubérisation » de l’économie a prolongé et amplifié ce mouvement.

En même temps, une mutation se dessinait vers une culture de la singularité. Le travail se singularisait. L’ouvrier force de travail interchangeable, cédait la place à l’ouvrier valorisé par ses capacités individuelles. L’employé est désormais censé être compétant, en mesure de prendre des initiatives, des responsabilités, de réagir à l’imprévu pour répondre au besoin du moment. L’individu facteur de production, est recherché sur le marché du travail pour ses qualifications. Et dans l’emploi il est attendu pour sa productivité, évaluée et sanctionnée en permanence. Ce qui fait peser sur lui, avec la précarisation de l’emploi, une pression psychologique contraignante. La singularisation du travail, la société de l’argent-roi et la marche vers une privatisation mondialisée, ces évolutions poussent à la rupture des solidarités.

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            Dans la société contemporaine, la priorité donnée au droit des personnes et au respect des différences, font oublier la solidarité fondamentale par la condition humaine. Nous passons d’un individualisme d’universalité, celui de l’humanisme, à un individualisme de singularité, postmoderne. L’individualisme d’universalité est le fondement d’une société des égaux ; il domine et atténue les particularismes, justificateurs d’inégalités de droits et de considération. Mais depuis toujours, des oppositions se manifestent entre l’individualisme d’universalité et l’individualisme de distinction, cette dimension psychologique de l’individualisme, par laquelle j’ai le sentiment que ma particularité me distingue du commun et me confère une valeur supérieure ! L’individualisme de distinction, outre la noblesse de naissance, caractérisait notamment l’artiste, dont la reconnaissance vient de son originalité. L’individualisme de singularité contemporain, consiste désormais dans la généralisation de l’individualisme de distinction, avec des relents de sentiment aristocratique. On est passé d’individus se reconnaissant de même valeur malgré leurs différences, à des individus revendiquant leur différence, sociale, ethnique, religieuse, culturelle, de genre… censée leur donner un plus de valeur. Chacun se veut fier de sa différence. Il en émane le désir d’accéder à une existence pleinement personnelle. Dans notre société occidentale, l’individu identifié à un groupe social, caractérisé par sa condition, est éclipsé par l’individu nécessairement singulier, identifié à son histoire personnelle liée en priorité à ses racines, ethnico-culturelles surtout, mais aussi religieuses, généalogiques, etc…

La revendication d’égalité dans ce cas est celle d’être reconnu, de ne pas être regardé comme un quelconque, et surtout de ne pas être assigné à une catégorie qui exclue. L’individu veut être regardé par autrui dans sa particularité, mais aussi être accepté et considéré.

Or, la démocratie républicaine répond parfaitement à cette aspiration, car elle est fondée sur l’égalité d’individus-citoyens, qui veulent être considérés pour leur particularité, mais qui cependant, doivent en même temps se reconnaître pour semblables, dans la généralité de l’humanité.

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            L’âge de la justice distributive « reditributrice » est-il révolu ? L’État-providence se veut le vecteur d’une justice correctrice et compensatrice des handicaps liés à la naissance ou aux accidents de la vie.

Le hasard et le mérite sont deux manières de lier le principe d’égalité, à la réalité des différences de situation sociale. Le hasard est facteur de singularités subies, et le mérite générateur de situations construites. Dans la production d’une situation,  le mérite s’oppose ainsi au hasard. Cette considération devrait structurer le jugement démocratique, pour concilier le principe philosophique de l’égalité de tous, avec le fait social des inégalités de position.

Le hasard et le mérite sous-tendent deux acceptions de l’égalité des chances : probabiliste, ou possibiliste. Le joueur est-il seul artisan de son destin ? La compétition est-elle bien organisée pour révéler les capacités ? Si l’on applique l’idée au sport, on voit que la concurrence y est bien réglée, mais de deux façons différentes, selon qu’il s’agit par exemple d’athlétisme ou d’hippisme. En athlétisme le résultat sanctionne les dispositions naturelles cultivées par le travail, et met en exergue les différences. Dans la course hippique, le jockey n’est pas seul artisan de sa course, il doit compter avec le cheval. Les handicaps infligés aux meilleurs chevaux tentent de les remettre à égalité, pour favoriser le hasard, afin d’établir l’imprévisibilité du résultat. Toutefois il faut compter avec le jockey ! Car pour les jockeys qui ont la malchance d’avoir de moins bons chevaux, le handicap les met dans une relative égalité avec leurs concurrents et ils ont ainsi la possibilité de montrer leur talent.

Pour les sociétés humaines, faut-il favoriser la concurrence généralisée, sans tenir compte des avantages de situation au départ ? Ou bien rechercher l’égalisation des chances au départ, en compensant les désavantages de situation, afin de garantir la réussite par le talent ?

Le néolibéralisme, à la fois dans son idéologie et ses données sociales, est gouverné par l’idée de concurrence sans entraves. En économie libérale, la confrontation au risque est considérée comme la source des valeurs et la condition de la dignité de l’individu. Par la surprotection, l’État-providence diluerait les responsabilités.

Dans la société de concurrence généralisée, le consommateur serait sacralisé. En exerçant son droit d’accroître son pouvoir d’achat, il serait censé être la mesure de l’intérêt général. Dans ce cadre, être égaux serait avoir le droit de participer à la compétition, vrai rapport entre les hommes. Il s’agirait dans cette société, d’accroître la capacité de « libre choix » des individus, dans tous les domaines : consommation, école des enfants, entreprise, travail, loisirs…

La réalité est moins enchanteresse, car la liberté du choix se mesure en fait au niveau des revenus. Le système favorise les superstars hyper rémunérées. Des différences minimes de talent ou de rendement, peuvent se traduire par des écarts vertigineux de salaires. Les écarts de revenus et de patrimoines s’accroissent. Les dividendes du capital produisent des rémunérations, sans rapport avec les capacités productives des individus qui les perçoivent. Les inégalités de conditions de vie explosent et la reproduction sociale devient la règle. La société de concurrence généralisée, génère en outre les compétitions de la ruse, de la corruption et de la manipulation…

            L’idée d’égalité des chances considérée comme inséparable d’un individualisme démocratique, a été utilisée pour disqualifier la redistribution des richesses et la diaboliser par le terme d’égalitarisme. L’égalité légale des chances -Tout le monde a le droit !- ne prend pas en compte les inégalités socioculturelles de fait. Or le projet fondant depuis l’origine l’école républicaine, était de classer objectivement les individus, sur la seule base de leurs dispositions personnelles, c’était l’égalité institutionnelle des chances. Ce qui entraînait d’envisager des actions compensatrices, pour corriger les inégalités au départ, créées par les handicaps socio-culturels de naissance. L’éducation donnée par l’école pouvait notamment prendre pour objectif, de compenser l’éventuel défaut d’éducation par le milieu familial.

Une formule d’égalité radicale des chances est-elle envisageable ? Il s’agirait alors de prendre en compte non seulement les différences de situation, mais aussi d’éliminer les déterminants d’inégalités tenant à des variables héritées de la nature. Est-ce possible ? Et même est-ce souhaitable ?

L’idée d’une société d’égalité, devrait aussi intégrer la considération de la responsabilité individuelle, dans le cadre d’une méritocratie encadrée. Quand les révolutionnaires, pour réaliser l’idéal méritocratique, voulaient soustraire de cinq à douze ans les enfants au milieu familial, ils reconnaissaient que la situation de famille était un obstacle à l’égalité des chances. Mais faut-il en démocratie, pour égaliser les chances, limiter la reproduction des inégalités d’héritage, par une fiscalité telle que l’individu soit vraiment seul maître de ses œuvres ? Il faudrait alors qu’il soit détaché de sa famille, pour l’éducation et l’héritage. Est-ce possible ? Serait-ce humain ?

À la propriété par droit de naissance, on pourrait opposer la propriété acquise par droit de capacité. Mais une aristocratie du talent, ne serait-elle pas d’autant plus dominatrice, que les conditions de son ascension seraient irrécusables ?

L’idée d’égalité des chances, qui produirait une société hiérarchisée à partir des compétences et des réalisations, peut-elle servir de base à une refondation de l’idée d’égalité ? Il faudrait certainement accepter, au moins une modération des ambitions égalisatrices, pour tenir compte de l’aspiration humaine à transmettre.

            L’idée d’égalité des chances est aujourd’hui l’idée dominante. Mais telle qu’elle est appliquée, on voit qu’elle consacre l’inégalité sociale. Elle justifie les inégalités, y-compris par l’héritage, considérées comme légitimes, et disqualifie la justice redistributrice. Elle peut même, en oubliant la solidarité de citoyenneté, justifier l’enrichissement sans limites, pour peu qu’il soit fondé sur la réussite. Or les inégalités, même justifiées, nuisent à la cohésion de la société si elles sont excessives.

Pour réduire les trop grandes inégalités de mode de vie, il faudrait aussi apporter une réponse à la critique de l’État redistributeur, accusé de favoriser les comportements de passivité et d’assistance. L’égalité est une notion économique  autant que politique ; elle concerne l’accès à un patrimoine commun, notamment culturel mais pas seulement, autant que le droit à un patrimoine privé.

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            L’idéal républicain fondé sur l’humanisme des Lumières, repose sur la possibilité pour chacun, de trouver sa voie et de devenir maître de son histoire ; il exige l’égalité des singularités. Ceci exclut l’universalisme abstrait et uniformisateur de l’idéologie communiste, autant que le communautarisme identitaire. La reconnaissance de la singularité, doit exclure aussi la discrimination et l’assimilation négative d’une personne à l’un de ses caractères, ou le déni de similarité. Dans la société de semblables, il faut admettre la diversité. Au besoin, des actions compensatrices de discrimination positive, pourraient aider à éliminer les différences handicapantes, conduisant à la discrimination dévalorisante. Les droits sociaux, qui ont été conçus comme s’adressant à l’individu universel, doivent porter plus d’attention aux situations particulières, dans le cadre d’une gestion individualisée. Mais la mise en œuvre d’une politique active de la singularité, est inséparable de l’application des politiques de la réciprocité et de la vie en commun. L’enjeu est que tous les citoyens vivent ensemble, comme des égaux en dignité et en droits.

La réciprocité, dans l’interaction entre individus, doit éliminer les comportements purement égoïstes et au contraire développer les comportements coopératifs. On sait que par nature l’homme n’est ni totalement égoïste, ni absolument altruiste. La réciprocité d’échange doit pouvoir se traduire par le juste partage. L’égalité d’implication dans la relation sociale, suppose aussi l’égal engagement dans la vie de la société. Enfin, la réciprocité dans l’échange du regard, considéré comme un lien relationnel, est nécessaire. Le principe d’un rapport d’égalité, se situe dans une relation marquée par le respect et la reconnaissance réciproques.

« La loi doit donc sévèrement sanctionner les formes de mépris, d’humiliation, de harcèlement qui portent atteinte à la dignité et à l’égalité[6]. »

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            La citoyenneté suppose l’égal accès à certains biens, qui ne peuvent être possédés qu’en étant partagés et constituent le domaine public. La réciprocité entre citoyens n’exige pas l’égalitarisme, mais en revanche une égalité d’engagement dans la cité, le rejet des passe-droits, et de toutes les formes d’asymétrie dans le rapport aux règles et aux institutions.

Actuellement cependant, la défiance sociale alimente une crise de légitimité de l’État-providence et se traduit par la fuite devant l’impôt, ainsi que par les fraudes et la corruption. Un sentiment de rupture de la réciprocité, provoque une dissolution du civisme, sensible aux deux extrémités de l’échelle sociale.

Pour aller vers une société d’égaux, il faudrait revenir à des politiques universelles. L’égalité réciprocité repose sur une égalité d’engagement citoyen et de traitement par les pouvoirs publics. Elle nécessite aussi la transparence dans l’ordre fiscal et un État-providence sélectif. La citoyenneté est à la fois un ensemble de droits et une forme sociale. L’aspect juridique de la citoyenneté politique, reposant sur l’individu constitué par les droits de l’homme, est essentiel. Il s’y ajoute la forme sociale de la relation aux autres, qui doit caractériser le concitoyen. Et le concitoyen, doit être engagé avec ses pairs, dans la construction d’un monde commun.

            Malheureusement, sous l’effet conjugué de la mondialisation et de l’idéologie néolibérale, la dénationalisation de nos démocraties, poussant aux sécessions et séparatismes, ne va pas dans le bon sens. L’omnipotence de l’individu, cultivant son intérêt égoïste au détriment de l’intérêt général, efface la solidarité citoyenne. De même, la sécession des riches exilés fiscaux, se retirant de fait de la solidarité nationale, tout en restant des citoyens influents, suscite la désaffection pour la vie politique, des citoyens de la base. Des groupes d’intérêts se constituent et s’isolent géographiquement. Le séparatisme social se généralise. Les quartiers des villes tendent à se caractériser par un regroupement de personnes de même niveau économique, mais aussi en fonction des croyances religieuses ou des origines ethniques. La dé-légitimation de l’impôt redistributif et la tendance au séparatisme social généralisé, traduisent une forme de dépolitisation. La dénationalisation, en dévalorisant l’identité citoyenne par la nationalité citoyenne, fondement du régime républicain, favorise le repli des individus de la base sur des solidarités intracommunautaires, fondées sur l’identité ethnique ou religieuse, voire l’identité régionaliste et fait renaître le nationalisme identitaire. Les élites évoluant elles dans la sphère mondialisée.

Or, depuis les Anciens Grecs, l’essence de l’ordre démocratique, est l’organisation délibérée d’une vie commune entre gens différents. L’esprit jacobin admettait l’idée de déconcentration administrative, mais refusait celle de décentralisation politique. La décentralisation, avec le transfert de domaines de l’intervention de l’État, notamment dans certaines fonctions régaliennes, vers les collectivités régionales, entraine la dissolution de la solidarité nationale, et peut être comprise comme une entreprise de dépolitisation et encourage les séparatismes par l’affirmation des identités régionales.

L’existence de quartiers sans services de l’État, où se sont regroupées des identités ethnico-religieuses, manifeste par ailleurs une tendance croissante au communautarisme. La création de zones résidentielles, copropriétés fermées où tout est privé : services de sécurité, écoles, commerces, équipements culturels, sportifs, religieux… caractérisent la tendance au séparatisme social.

Comment dans ces conditions concevoir pour l’avenir une organisation du vivre-ensemble républicain, partager le festif et le culturel dans un espace commun ?

Améliorer la qualité de l’urbanisme, des transports et de la circulation, est-ce suffisant ?

Comment limiter les privatisations de l’espace et conserver partout les mêmes services publics ? Comment être semblables et singuliers, égaux et différents, égaux en dignité et en droits, tout en étant inégaux en aptitudes et en mérites ?

Rendre à la nation citoyenne son unité et sa convivialité, nécessiterait d’assurer la prééminence du pouvoir politique démocratique, sur le pouvoir que l’économie financiarisée exerce au défi de toute démocratie.

            Si l’égalité ne saurait être nivellement, et doit donc admettre la différence, le problème est que la différence tend mécaniquement et psychologiquement, à se transformer en inégalité. C’est pourquoi de trop grandes différences de conditions de vie, détruisent la cohésion de la société. La fraternité citoyenne peut supporter une certaine inégalité économique, tant que l’écart n’est pas de nature à mettre en cause la « communalité »[7], la similarité et la réciprocité. L’appartenance à une même communauté citoyenne, exige le sentiment d’être semblables en humanité et oblige à la réciprocité dans les rapports humains. L’articulation de l’égalité et de la différence, peut être envisagée à partir des trois principes : de singularité, réciprocité et « communalité » ; et sous la forme d’une hiérarchisation de l’égalité-relation et de l’égalité redistribution. Mais il faudrait néanmoins viser à réduire les inégalités, pour éviter d’atteindre le point à partir duquel les inégalités se cumulent et constituent une nature adverse. Les politiques publiques devraient être attentives, à rompre l’enfermement des individus dans une condition donnée et favoriser la mobilité sociale. Il faudrait promouvoir la notion d’égalité complexe, à la fois plurielle et absolue, permettant à chacun de développer sa spécificité, dans une société des égaux démocratique. L’égalité-relation, qui rend le monde convivial, devrait avoir la priorité ; l’égalité-redistribution venant en second, avec pour but de permettre l’égalité-relation.

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            Pour réaliser l’égalité républicaine, il s’agit dans un monde de semblables, d’organiser une société d’individus autonomes et une communauté de citoyens, et pour cela de rendre au gouvernement des êtres humains, la priorité sur l’administration des choses. L’idée d’égalité en démocratie, doit être conçue comme une relation à construire entre citoyens. Aujourd’hui, les individus veulent être considérés pour leur particularité, mais ils doivent en même temps, se reconnaître pour semblables en humanité. Il faut concilier le principe philosophique de l’égalité de tous en dignité, avec la réalité de fait des inégalités de position sociale et de conditions de vie. L’ordre démocratique est l’organisation délibérée d’une vie commune entre gens différents. Mais la paix de la société, exige d’éviter que les inégalités de conditions de vie, n’atteignent un degré au-delà duquel les divisions sociales produisent de l’adversité.

Une société d’égaux, ne peut se construire qu’à partir des principes : de similarité, d’indépendance et de citoyenneté. Pour la similarité il s’agit aujourd’hui de la conjuguer avec la singularité, d’être semblables en humanité et tous différents de personnalité. L’interaction entre des individus indépendants, exige l’application d’un principe de réciprocité. Enfin la citoyenneté, outre la souveraineté politique, doit comporter le partage en commun d’un certain nombre de choses, donnant le sentiment d’appartenir à la même entité politique et permettant de faire société ensemble.

Les trois poisons de l’égalité sont la reproduction sociale, la démesure des écarts de niveau de vie, et les séparatismes idéologiques fondés sur l’identitaire, ethnique, religieux, culturel… Ils marquent chacun une limite. La reproduction sociale peut être limitée par la fiscalité de l’héritage, mais surtout en approchant par l’éducation, l’égalité des chances au départ. La démesure dans l’inégalité économique, doit être limitée par la fiscalité et la redistribution. Les séparatismes socio-économiques sont ainsi en partie contrés par des mesures fiscales, mais ils sont aussi du ressort de mesures portant sur l’éducation, l’urbanisme, l’organisation de l’espace public, ainsi que par l’animation de la vie publique citoyenne. Quant aux séparatismes idéologiques identitaires, liés au religieux, à l’ethnique et au culturel, ils ne peuvent être réduits que par l’éducation et la diffusion d’une culture humaniste et laïque, inculquant le civisme.

            Face aux effets de la mondialisation, la renationalisation[8] des démocraties autour de la notion de citoyenneté est nécessaire, pour relever l’esprit participatif, renouer le sentiment de solidarité et renforcer la cohésion de la société. En république, où l’intérêt général doit avoir le pas sur les intérêts particuliers, le pouvoir politique a le devoir d’exercer son autorité, dans tous les domaines concourant à réaliser ce type de société, où le sentiment d’égalité citoyenne se conjugue dans la dignité avec le respect des différences.

Claude J. DELBOS

 

[1] « La Société des égaux » Pierre Rosanvallon, éd. Seuil 2011.

[2] John Kenneth Galbraith (1908-2006) économiste critique souvent classé « excentrique », a écrit « Le nouvel État industriel »

[3]Peter Ferdinand Drucker (1909-2005) économiste qui met l’entreprise au cœur de la société. Il a écrit « Post-Capitalist Society » en 1993.

[4] Denis Kessler, vice-président du MEDEF, le 4 oct. 2007.

[5] Par référence à la distinction proposée par Aristote entre justice corrective, sanctionnant la conduite, et justice distributive réglant la distribution des biens matériels.

[6] P. Rosanvallon ouv.cité.

[7] Terme employé par P. Rosanvallon qui traduit le sentiment d’avoir quelque chose en commun.

[8] Il faut noter que la renationalisation n’exclut pas les ententes internationales. Mais elle suppose la reprise en mains de l’économie par les autorités politiques aux différents niveaux : national par les États, international par des autorités politiques légitimement établies par les accords internationaux, et au plan mondial par l’ONU. Le but de la renationalisation est d’enlever aux grands opérateurs du marché, le pouvoir politique qu’ils ont indûment acquis avec la financiarisation de l’économie.

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