Humanisme et Lumieres

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Economie et Humanisme

Économie et Humanisme

L’objectif de cette chronique est de mettre un peu d’économie politique fondée sur des faits au centre de nos discussions, dans le souci de disposer de ce que les anglo-saxons appellent une « image globale ». Ce souci de ne pas s’en tenir à ne vision partielle a été considéré comme plus important que s’attacher à des chiffres cités à la virgule près, mais sortis de leur contexte. Les ordres de grandeur ont tous été vérifiés.

Le second parti pris a été de synthétiser, d’organiser, afin d’éviter d’écrire un ouvrage d’un volume supérieur à celui de la « Somme Théologique » de Thomas d’Aquin, il y a un peu plus de cinq siècles : 45 millions de signes, soit 35 000 feuillets journalistiques et approximativement une dizaine de milliers de pages, dans le format du présent document (TMR 12). Et encore, comme chacun sait, cette Somme est restée inachevée.

Pour y parvenir, la méthode retenue a consisté à essayer d’examiner des concepts sous leurs différentes facettes, méthode que l’on retrouve chez bon nombre d’auteurs, y compris d’ailleurs chez Thomas d’Aquin, qui tenta d’apporter réponse aux 611 questions qui lui paraissaient faire le tour des connaissances humaines de son époque. L’objectif ici est moins ambitieux. Il est d’essayer de mettre en évidence quelques-unes des questions-clés de la thématique économie/humanisme, moins dans le souci d’apporter des réponses définitives que pour identifier des contradictions et susciter des questionnements.

I.                   Un BINÔME qui, dès son énoncé, est un ferment de polémique

Si l’on s’interroge sur les origines de ce qu’a pu être l’économie, il y a quelques dizaines de milliers d’années, comment pourrait-on penser qu’elle puisse ne pas faire bon ménage avec l’humanisme ? On y trouve une famille, au mieux une tribu ou une colonie (pour reprendre un terme utilisé par les spécialistes des Bonobos), habitant une caverne, quelques huttes de paille ou un abri précaire dans un ensemble arboré, qui se rend compte qu’au-delà de l’autarcie dans laquelle elle vit, il lui est possible d’obtenir d’autres biens, d’autres outils, non par la voie de l’affrontement, mais par celle de l’échange. C’est sans conteste là que réside le double fondement de l’économie : la volonté de sortir hors du cercle des quelques dizaines d’individus composant la communauté d’origine et l’opportunité de diversifier ses approvisionnements, autrement que par la guerre.

Tout cela s’est accompagné de phénomènes d’intégration qui ont, progressivement, transformé en profondeur la nature de l’économie :

  • la définition d’un « équivalent universel » (pièces métalliques, billets et échanges SEPA, par exemple) pour dépasser le simple stade du troc et des premières « monnaies » (cauris, perle, fèves de cacao),
  • la mise en place de règles de comportement, pour conserver un minimum de caractère pacifique aux échanges, en dépit des vicissitudes (cf. les dernières incartades de Trump),
  • la création - afin de dépasser le cercle limité aux entités désireuses de procéder à des échanges matériels - de représentations culturelles symboliques et religieuses, ayant pour fonction d’unifier des communautés de plus en plus grandes et de créer des empires dont les objectifs n’étaient pas tant le salut des âmes de leurs sujets, mais la consolidation d’un ciment d’adhésion permettant d’assurer la cohésion de sociétés où, de plus en plus, la verticalité des relations (c’est-à-dire les hiérarchies de pouvoir) allait se substituer à l’horizontalité de l’âge d’or du troc entre chasseurs-cueilleurs égaux.

La littérature est abondante pour décrire ce mouvement qui a probablement duré de l’ordre de quelques dizaines de milliers d’années (60 000, peut-être) et qui est assez bien résumé dans l’ouvrage « Homo sapiens » de Yuval Noah Harari.

Aujourd’hui, nous sommes face à une économie mondialisée, construite au fil de ces milliers d’années, gérant ou essayant de gérer une population de 7 milliards d’êtres humains, avec toutes ses difficultés, toutes ses complexités, toutes ses contradictions.

Pourtant, et c’est le premier point sur lequel il est important de s’arrêter, l’échange économique est bien à la base de la transformation qui a mené quelques groupes simiesques à s’ériger en Humanité. En cela, économie et humanisme sont évidemment indissociables.

Mais aujourd’hui, entend-on souvent, l’économie a pris le pouvoir et le politique s’efface devant sa puissance. Pour appuyer cette thèse, on invoque les rapports de forces qui se sont installés, au niveau planétaire, entre des multinationales toutes puissantes et des gouvernements impuissants. Mais est-ce si nouveau ? Pensez-vous que la Standard Oil avait une grande révérence pour les pays où elle procédait à ses extractions d’hydrocarbures ? Croyez-vous que Wall Street soit de création récente ? Sur un plan plus théorique et philosophique, n’est-ce pas Karl Marx qui expliquait, il y a quelques 150 ans, que la superstructure (culturelle et politique) des communautés humaines était la résultante de l’infrastructure, c’est-à-dire de l’économie et de la production ?

Alors certes, l’humaniste se sent un peu désemparé, lorsqu’il voit que Zuckerberg, par son réseau, fait et défait des régimes politiques, que Morgan Stanley creuse le déficit de la Grèce, puis vient à son secours en lui prêtant de l’argent et en restructurant sa dette, évidemment contre espèces sonnantes et trébuchantes. On pourrait multiplier les exemples.

Mais assiste-t-on réellement à un abandon du politique ou à une incapacité à trouver son influence et sa capacité à diriger, à établir un rapport de force favorable vis-à-vis des forces économiques. En croyant qu’il suffisait d’affirmer sa volonté, y compris en invoquant le suffrage populaire, pour l’imposer à des forces qui se situent à un autre niveau de logique et sont mues par d’autres impératifs, le politique ne s’est-il pas souvent mis, de lui-même, en position de faiblesse ?

À plusieurs reprises, depuis Philippe le Bel jusqu’à Napoléon, en passant par Louis XIV, le politique a repris le pouvoir, généralement pour laisser ensuite la France en position économiquement affaiblie. Il y a des exceptions, m’objectera-t-on, avec Louis XI, Charles De Gaulle - arrêtons là pour éviter d’entrer dans des comparaisons trop contemporaines. Mais, d’une part, chacun d’eux avait su jouer avec l’économie, le premier en restaurant les finances publiques (certes via un triplement des impôts), le second en engageant la France dans un grand projet de rénovation industrielle, conduit puis poursuivi par … un ancien banquier de Rothschild. Surtout, l’économie qu’ils ont connue n’avait nullement atteint le niveau de globalisation et de complexité que nous connaissons aujourd’hui.

Au total, il semble qu’il y ait moins eu démission « politique » du politique, que démission « économique » du politique, dans un rapport de force qu’il n’a su ni appréhender, ni gérer.

Que faire, alors ? La solution par les contre-pouvoirs est souvent proposée, pour qu’ONG forces syndicales viennent, dans le champ économique lui-même, contrebalancer les forces du marché.

Intéressant, mais probablement insuffisant. En effet, si on voit bien l’efficacité du frein qui peut résulter de tels contre-pouvoirs, on peut légitimement s’interroger sur le lieu où se trouvera le moteur. Réguler est indispensable, mais il faut aussi inciter et ne pas laisser les multiples corporations faire prévaloir leur conservatisme.

D’autant que certains de ces contre-pouvoirs peuvent aussi poursuivre des buts qui ne sont pas nécessairement ceux pour lesquels ils ont été créés. Par exemple, la gestion paritaire des assurances sociales n’a-t-elle pas vu un faux paritarisme se transformer en vrai parasitisme, les organisations syndicales, y compris patronales, s’en servant comme sources d’emplois pour leurs permanents et de moyens matériels, voire de fonds pour leurs activités.

Ce n’est pas tout-à-fait le propos, bien entendu, mais si les contre-pouvoirs ne sont pas eux-mêmes insoupçonnables et s’ils ne constituent que des freins ou se limitent à la protection des corporatismes, ils se discréditent, notamment quand ils soutiennent que leurs revendications catégorielles se confondent avec l’intérêt général.

Les « Damnés de la Terre » d’aujourd’hui, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Franz Fanon, ceux que l’économie broie ou laisse sur le bas-côté de la route, ne sont pas les cheminots accrochés à leur statut, ni les fonctionnaires qui luttent pour conserver leur emploi à vie y compris lorsque la nature de leurs fonctions ne l’impose pas, encore moins le syndicaliste enseignant qui trouve indécent qu’on ose imaginer lui demander d’assurer sa formation professionnelle continue pendant une ou deux de ses 16 semaines de vacances annuelles et trouve plus juste de satisfaire à ses obligations de formation le reste de l’année, abandonnant ses élèves à un possible suppléant, le plus souvent non désigné, faute d’effectifs et de budget.

Les damnés de l’économie sont d’abord tous ceux qui meurent lors des périples insupportables qu’ils entreprennent, avec femmes et enfants, pour rejoindre ce qu’ils pensent être notre Eldorado, se noient en Méditerranée ou en Mer Égée, périssent dans les Balkans, ou, au mieux, sont rançonnés partout, abusés sexuellement, exploités comme des animaux, y compris dans les campements où ils séjournent dans notre propre pays. Plus proches de nous, les damnés de l’économie, ce sont bon nombre des 3 millions de chômeurs et des 4 à 5 millions d’habitants des banlieues défavorisées qui n’ont souvent le choix qu’entre la désespérance et la délinquance. Plus généralement, les damnés de l’économie sont les quelques milliards d’êtres humains qui n’ont pas d’accès à l’eau potable, aux soins, à la nourriture et à la culture et qui, ensemble, forment un formidable gâchis des talents pour l’espèce humaine.

Cette chronique pourrait s’arrêter là, tant il y a déjà matière à discussions. Et le temps que le lecteur pourra lui consacrer n’est pas extensible à l’infini. Mais poursuivons par l’examen de quelques-unes des questions annoncées dans l’introduction.

II.                Une approche sous forme de questions

A.               « Performance et Partage », est-ce un oxymore ?

La concurrence et la loi du marché sont, par nature, créatrices d’inégalités. Elles en vivent. Mais existe-t-il un autre système qui ait créé autant de richesse en moins de deux siècles ?

Tous les régimes qui se sont essayés à l’économie contrainte ont conduit leur pays à la faillite. Les exemples abondent, de la Russie à Cuba, du Venezuela à l’Europe orientale d’avant 1989, etc. Quelques exceptions, notamment dans des pays qui, comme en Chine, ont maintenu une dictature politique sévère, mais lâché la bride au cou de leur économie. Mais le dirigisme n’a réussi nulle part.

Le Ghana et la Corée avaient, au sortir de la seconde guerre mondiale, des niveaux de développement comparables : pays agricoles, soumis aux éléments, avec une population pauvre et peu éduquée. Kwame N’Krumah, son premier dirigeant après la décolonisation fut un grand intellectuel et un visionnaire peu écouté de l’unité panafricaine. Et pourtant, dans quel état a-t-il laissé le Ghana ? Hélas, à peu près dans l’état dans lequel ton ami Sékou Touré a laissé la Guinée. En revanche, un visiteur de Seoul découvrira que la 5G (c’est-à-dire un débit aussi élevé que celui de la fibre à Paris, mais disponible sur un mobile) est présente dans les taxis. C’est le fruit des efforts des populations, bien entendu, mais aussi de dirigeants que l’on n’a pas nécessairement envie de prendre pour modèle, américanisés au point de changer le prénom que leur ont donné leurs parents, dans un pays où les scandales de corruption se succèdent les uns aux autres. Pavé mosaïque, avez-vous dit ?

Gilles Martinet, grand résistant, dirigeant du Nouvel Observateur, fondateur du PSU, militant du CERES avec Chevènement, expliquait, quelques années à peine après mai 68, dans un amphi médusé, que seule la concurrence permettrait de préserver la presse. Peu diraient le contraire, aujourd’hui. À l’époque, ce fut un grand charivari !

Très bien, mais comment corriger les inégalités créées par ces forces qui vivent de l’appropriation privée et de l’accumulation des richesses ?

Dans le dernier rapport publié par l’Oxfam, couvrant une période dont les données s’achèvent en 2012, on mentionne que près de la moitié des richesses mondiales sont entre les mains des 1 % les plus riches de l’humanité, tandis que 99 % de la population mondiale se partagent l'autre moitié, et que dans la plupart des pays, les inégalités se sont creusées ces 30 dernières années. Je n’ai pas vérifié ces chiffres, mais je crois qu’il y a un consensus autour de la réalité de ce phénomène de polarisation.

Même le Forum économique mondial de Davos, qui ne brille pas par le caractère révolutionnaire et philanthropique de toutes ses conclusions, a identifié ce déséquilibre comme un risque majeur pour les progrès humains.

Alors, comment domestiquer les forces du marché, comment rendre plus socialement acceptable l’inégalité des conditions et des niveaux de prospérité ? Voilà qui pourrait aussi occuper quelques milliers de pages et meubler des symposiums réunis pendant plusieurs mois.

Il est certes plus facile d’asséner des solutions péremptoires ou de vouer aux gémonies, non seulement ceux qui profitent de cette inégalité, mais de façon plus radicale les mécanismes qui le leur ont permis, que de s’interroger sur les voies et moyens de parvenir à une plus juste répartition, qui ne soit certainement pas égalitaire, au risque de l’entropie, mais permette réellement de redistribuer les cartes et de restaurer un minimum d’égalité des chances, au moins à la naissance. Le tout, sans casser l’innovation et l’amélioration de la qualité des services et produits qui ne résultent que de la concurrence, jamais du statut des salariés.

Ce n’est pas impossible mais, là comme ailleurs, il est illusoire de prétendre faire « la révolution dans un seul pays ». Nous ne sommes plus au temps où on pouvait penser Utopia, nous ne sommes même plus au temps où on pouvait fermer nos frontières et tenter de régir souverainement nos règles de fonctionnement.

Sans vouloir être trop long, je dirais que seule une approche transnationale et une régulation forte pourraient avoir des chances de succès, pas seulement via la lutte contre les paradis fiscaux, qui est indispensable mais ne s’attaque qu’à la partie émergée de l’iceberg, mais grâce à une régulation plus efficace, applicable indistinctement dans tous les pays. Cette régulation doit être capable de s’adapter aux évolutions, afin de régir non pas le détail de chaque situation (un SMIC horaire à l’échelle mondiale n’est pas pour demain), mais de s’attaquer aux situations les plus insupportables. En priorité, elle devra s’attaquer au travail des enfants et, parce que l’économie est omniprésente, exiger un niveau suffisant de ressources publiques dans tous les pays pour permettre l’accès à un panier minimum de soins, le développement des systèmes d’éducation et l’obligation pour les jeunes de s’y inscrire. Elle devra aussi lutter contre la corruption, non seulement celle des grands contrats d’armement ou d’infrastructures, mais aussi celle qui pourrit la vie quotidienne des citoyens.

Ces réformes devront s’accompagner d’une redéfinition de ce que l’on appelait, il y a un peu plus de trois décennies « les termes de l’échange ». Que ceux qui ne le connaissent pas relisent le discours qu’a prononcé François Mitterrand, en 1981, à Cancun. Très beau discours, totalement visionnaire, diront certains. Paroles, paroles, paroles, diront d’autres. Avec près de 40 ans de recul, il est probable que tous ont raison.

Voilà qui nous amène directement à la deuxième question.

B.                L’insupportable mondialisation ?

Hans Rosling, médecin, économiste et philosophe suédois (ce qui prouve qu’il existe encore des érudits qui acceptent de sortir de leur zone de confort) a publié un ouvrage intitulé « Factfulness ». Comme son nom l’indique, il rassemble des faits, pas des opinions, ni des perceptions, mais des chiffres et redresse les mauvaises informations dont nous disposons et que nous ne pensons guère à remettre en question :

  • En 1800, l’extrême pauvreté (en gros, vivre avec moins d’1$ par jour, exprimé en parité de pouvoir d’achat, PPA, afin de neutraliser l’inflation et les variations de change) frappait 85% de la population mondiale ; en 1966, 50% ; en 2017, 9%. Aujourd’hui, moins d’un milliard de personnes vivent avec moins de 2 $ par jour, exprimés en PPA, 3 milliards se situent entre 2 et 8 $ par jour, 2 milliards entre 8 et 32 $ par jour, 1 milliard au-dessus.
  • Sur la même période, l’espérance de vie moyenne de l’humanité est passée de 31 à 72 ans.
  • Le nombre d’enfants par femme a baissé de 6 à 2,5 et la proportion des enfants décédés avant 5 ans est descendue de 44% à 4%.

Bien entendu, il n’est pas question d’en attribuer les mérites à une prétendue philanthropie capitaliste, ni de croire que les investisseurs sont devenus des humanistes désireux d’aider ces populations à sortir de la pauvreté. Ils sont là pour gagner de l’argent et ils en gagnent, parfois beaucoup. Mais, en un demi-siècle d’investissements et de libéralisation des échanges, le capitalisme a fait cent fois mieux, pour contribuer au développement de ces pays, que l’aide publique accordée parcimonieusement par nos États et les institutions onusiennes. Souvent, il est vrai au prix d’une forte polarisation de ces sociétés où peuvent régner le népotisme et la corruption. Mais avons-nous fait beaucoup mieux avec le colonialisme et la Françafrique ?

Certes, l’ouvrière de Whirlpool, à Amiens, qui se présente au guichet de Pôle Emploi se sent maigrement consolée par ces résultats. Tel est bien, d’ailleurs, le ferment de tous les populismes que nous voyons fleurir, de l’Europe aux États-Unis et jusqu’en Russie.

Eric Le Boucher, grand donneur de leçons devant l’éternel, écrivait dans Les Échos que la montée des populismes qui voient, par exemple, l’Italie se doter d’un gouvernement dont le projet est, « en même temps », de baisser les impôts et d’augmenter les dépenses publiques, était la conséquence de la faillite des élites. Malheureusement, son article péchait grandement par absence de vision et de propositions.

Car quoi, sous prétexte que des emplois sont précarisés en France on devrait, comme le fait le « Shérif » américain fermer nos frontières et mettre des taxes à l’importation ? Sous prétexte qu’il y a plus de 3 millions de chômeurs en France, on devrait mettre fin à notre tradition humaniste de terre d’asile et, au-delà même de l’asile, de terre d’accueil. On devrait donc oublier nos valeurs, au prétexte que des tribuns vendent de la haine et de l’illusion ? Je ne crois pas que cette approche puisse être celle de l’honnête homme d’aujourd’hui.

C.               La financiarisation contre l’économie réelle ?

« La Bourse, j’en n’ai rien à cirer ». Nous sommes le 15 mai 1991. Beaucoup sont choqués, moins en raison du fond du propos, que de la forme et du contexte. Rien à cirer de la bourse ? Le soir même, au journal télévisé, Édith Cresson nuançait son propos.

La finance a aussi ses points positifs et ses points négatifs. Sans elle, pas d’économie développée. L’argent, cet « équivalent universel » évoqué en introduction, a remplacé les pierres précieuses, les perles, les cauris ou les fèves de cacao. Ceux qui passent leur temps à vouloir recréer des monnaies locales s’en rendront compte bien vite : excellente, la monnaie virtuelle qui permet de payer ses courses dans toutes les boutiques de Toulouse, mais il vaut mieux éviter d’aller à Montauban, même à Carcassonne, pour faire le plein de sa voiture…

Nous avons vu jusqu’où pouvait nous conduire la logique du « Too big to fail » : les errements de quelques banques (d’ailleurs pas que des banques d’affaires, mais aussi des banques de dépôt et des caisses d’épargne américaines) et leurs relations coupables avec les agences de notation, ont contaminé l’ensemble de la planète, depuis l’ouvrier du Kansas qu’on a expulsé de sa maison, jusqu’au citoyen européen qui vit d’un plan de rigueur à l’autre les conséquences qui en ont résulté pour les dettes souveraines … et les autres. Même s’il n’était pas sain et acceptable, particulièrement pour les générations futures, que nos pays vivent à crédit (pas un seul budget français à l’équilibre depuis 1974), il n’était pas utile de rester sous la coupe d’établissements financiers situés à plusieurs milliers de kilomètres. Encore eût-il fallu que l’on fût capable de parler d’égal à égal avec une « planète finances » qui fait nos fins de mois depuis 45 ans !

Généralement, on vit dans la crainte et la révérence de son banquier … jusqu’au jour où l’on a la chance de gagner un peu d’argent ! À partir de ce jour-là, il propose des rendez-vous, des placements, supprime des frais de dossier, réduit les taux d’intérêt sur les prêts, etc. La relation à l’argent et, plus généralement aux forces économiques, ne peut pas se penser en dehors d’un rapport de force.

Et ce rapport de force doit aussi se retrouver dans les efforts de régulation que doivent savoir imposer les autorités politiques, notamment européennes. La suppression du Glass Steagall Act et la neutralisation projetée par Donald Trump de la loi Dodd-Franck sont des crimes contre la sécurité financière de la planète, laquelle est d’ailleurs menacée par bien d’autres maux, comme la suprématie du dollar et la gestion opportuniste du Renminbi. L’Europe doit poursuivre ses efforts de sécurisation bancaire et financière. Elle doit aussi les imposer à tous les établissements exerçant à l’intérieur de nos frontières. Elle devrait également se donner les moyens de sanctionner les banques et assurances qui, même en dehors de l’Union, menacent la stabilité financière de notre continent en n’appliquant pas des principes prudentiels équivalents aux nôtres. Les Américains ont inventé les « sanctions secondaires » pour les entreprise qui, même en-dehors des USA, ne se plient pas à leurs oukases. Que ne nous en inspirons-nous ?

On peut difficilement, objectera-t-on, après la guerre commerciale qui s’annonce, ouvrir un second front sur la régulation monétaire et financière. Et pourquoi pas ? Si nous le faisions, ce ne seraient pas quelques milliers d’exploitants agricoles du Middle-West ou de Floride ou quelques producteurs de jeans qui se sentiraient menacés, mais le cœur même de la citadelle financière des USA. J’ai le sentiment qu’une négociation s’ouvrirait très vite, poussée par Goldman Sachs, Bank of America, Citigroup ou Deutsche Bank (faux-nez européen de Bankers Trust). À l’heure du Brexit, engager une telle épreuve de force semble encore plus opportun.

Il suffirait, pour cela, de courage politique … et d’indépendance financière.

D.               L’écologie politique, panacée planétaire ?

Impossible, bien entendu, de parler d’économie et d’humanisme sans mentionner l’écologie.

Incontestablement, la prise de conscience des méfaits que nous commettons contre notre planète et contre nous-mêmes a été trop tardive et les mesures envisagées restent trop timides.

Cependant, sans s’attarder outre mesure sur ce chapitre, la faute en incombe sans doute aussi, pour partie, au mouvement écologiste lui-même qui s’est révélé d’un dogmatisme à la mesure de celui de ses opposants.

On peut en vouloir beaucoup aux écologistes de leur obstination antinucléaire, alors qu’il s’agit d’une des formes d’énergie les plus respectueuses de l’environnement, les moins responsables d’accidents, léthaux ou non léthaux, et surtout de la seule qui puisse permettre, compte tenu de ses caractéristiques de production, d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris.

Le rejet sans nuance des OGM est tout aussi stupide. Autant, il ne faut pas laisser libre cours aux forces du marché, ni admettre que Monsanto mette sous coupe réglée tous les utilisateurs de ses semences, notamment dans les pays les moins développés, autant les fauchages de parcelles expérimentales créées par le CNRS ou l’INRA relèvent du terrorisme idéologique. Nous aurons besoin des OGM, comme des cultures hydroponiques et d’autres formes de production en phase de recherche et de développement, si nous voulons nourrir 10 milliards d’êtres humains. Sinon, il faudra juste expliquer comment on élimine les trois milliards additionnels qui vont arriver au cours des prochaines décennies. Au demeurant, même si ce ne sont pas des intrusions cellulaires qui les ont produites, il serait difficile d’expliquer comment toutes les espèces végétales et animales que nous consommons ont pu atteindre de tels volumes et un tel niveau de qualité, si ce n’est par la sélection génétique.

Sans parler du principe de précaution, critiquable non pas en tant que principe, mais comme règle constitutionnelle érigée par un président qui n’a quasiment rien fait d’autre pendant les 12 années de son mandat.

In fine, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. S’il est vrai que la plupart de ceux qui ont prétendu incarner l’écologie politique ont surtout montré qu’ils ne présentaient qu’une vision partielle et partiale et proposaient des projets d’avenir qui n’étaient pas soutenables (ce qui est un comble lorsqu’on se réclame du développement durable), il n’en demeure pas moins que la bonne gestion de notre environnement et de l’avenir de la planète doit être au cœur de l’économie politique. Bien sûr qu’il faut lutter vigoureusement contre le réchauffement climatique, mais pas en augmentant le nombre de centrales au charbon en Allemagne ou en développant l’éolien et le photovoltaïque avec des moyens (5 milliards d’euros par an, bientôt 7 milliards) qui, concentrés sur l’amélioration de l’isolation des logements français, nous auraient réellement permis de réduire les émissions de carbone de la France, alors qu’elles ont augmenté ces dernières années. Évidemment qu’il faut éliminer les emballages inutiles qui polluent nos océans. Certes, il faut cesser l’exploitation abusive de nos ressources halieutiques. Bien entendu, il faut réduire, en Occident, nos ingestions de protéines animales.

Il reste juste, sans parti pris idéologique, à tenter de tracer la voie qui y mènera, progressivement mais sûrement, sans à-coups destructeurs du lien social.

E.                Des nouvelles technologies à l’intelligence artificielle, un chemin pavé de roses ou une voie vers l’enfer ?

Bien au-delà des mots qui fâchent (financiarisation, globalisation, tertiarisation, ubérisation, etc.) c’est là que se situe notre plus grand défi. Difficile de sortir des lieux communs lorsqu’on aborde cette question. Aussi, comme pour le reste, allons-nous procéder par touches successives.

Un dispositif inédit, inventé par la start-up Octinion, veut remplacer la main humaine pour choisir et cueillir les fruits les plus mûrs. (Source : Les Échos)

Cette nouvelle doit nous fasciner et nous alerter :

  • D’un côté, un superbe succès technologique : des fraises cueillies à leur maturité exacte par des robots qui, s’ils sont - pour le moment - moins productifs que les humains à l’heure travaillée, sont tout aussi efficaces pour préserver la qualité des fruits et pourront être à l’ouvrage 7j/7, 24h/24, sans temps de transport, ni grève, ni vacances, ni RTT. Les cueilleurs étant de plus en plus difficiles à recruter, les producteurs de fruits et légumes vont se réjouir de la résolution de ce goulot d’étranglement.
  • De l’autre, une interrogation sur les multiples métiers qui vont être appelés à disparaître, en raison de ce mouvement technologique irréversible : boulots saisonniers d’abord (cueilleurs de fruits et légumes et vendangeurs représentent 300 000 emplois saisonniers, d’après le site de la Fédération des Producteurs de Fruits et Légumes) ; puis, progressivement, d’autres tâches où la dextérité de la « main » et la sélectivité de « l’œil » (artificiels, cela va de soi) vont supplanter les humains dans des travaux à valeur ajoutée limitée : collecte et tri des déchets ; surveillance aux entrées des lieux publics avec examen des sacs et valises ; contrôle d’embarquement dans les aéroports, voire d’autres modes de transport ; nettoyage des locaux ou de la voirie, etc., etc. La barrière du coût de ces nouveaux équipements ne durera pas très longtemps, c’est juste une question de production en séries et d’optimisation de leur durée d’utilisation, de l’ordre de quatre fois celle de la main-d’œuvre humaine.

Autre exemple, expliquant comment le développement des technologies de l’information affecte très directement et très immédiatement des enquêtes administratives ou judiciaires.

Généralement, les grosses enquêtes impliquent des millions de documents électroniques et, parfois, des institutions ou des juridictions dans plusieurs pays du monde. Pour analyser ces documents avec les clients et procéder à une appréciation aussi fine que possible des risques encourus, y compris en utilisant des outils d’analyse disponibles depuis quelques années déjà, il est nécessaire de mobiliser des dizaines de collaborateurs pendant plusieurs mois. Aujourd’hui, ces mêmes outils d’analyse ont fait de tels progrès qu’ils ne demandent plus que la supervision d’une douzaine de professionnels pour faire le même travail, avec une sécurité accrue (pas de baisse de vigilance pendant les travaux de nuit ou résultant des centaines d’heures passées devant les écrans). Au cours des 3 ou 4 prochaines années, le nombre de professionnels nécessaires pour procéder à une telle revue va encore être divisé par trois. On peut en tirer quelques conclusions :

  • Il restera encore - et pour longtemps - de la place pour des professionnels expérimentés dans ces activités. En effet, on ne conduit pas un combat contre une juridiction ou une autorité publique sans une solide expérience : connaissance des codes, des pratiques et des personnes ; anticipation des réactions en fonction de leurs propres priorités et des moyens qu’elles sont susceptible de mobiliser ; gestion du relationnel chez le ou les clients (stress et anticipation des résultats en termes de sanctions) ; etc. En un mot, la gestion de la situation globale restera l’apanage de professionnelsqualifiés : l’avènement de l’IA « forte » permettant la prise en compte de la complexité humaine et des interrelations sociales n’est pas encore pour demain.
  • Cependant, il faudra de moins en moins de monde et un niveau de compétence et d’expérience de plus en plus élevé pour assurer ces missions. Dès lors
  • Quelles vont être les perspectives d’emploi dans ces activités, au cours des 5 à 10 prochaines années ? Cela ne concernera pas seulement quelques milliers d’avocats et autres conseils externes chargés de ces dossiers, mais également les experts comptables et les consultants de tous ordres, y compris en technologies de l’information, soit déjà plusieurs centaines de milliers d’emplois. Et la transposition de cette révolution dans d’autres secteurs d’activités interviendra, à commencer par la finance et l’administration publique, dans tout ce qu’elle conserve comme tâches d’enregistrement et de contrôles documentaires.
  • Surtout, comment va-t-on former demain ces « experts », censés être les superviseurs des machines et autres robots, alors qu’ils n’auront jamais participé directement à une revue documentaire, à un rapprochement bancaire ou à une vérification des stocks et des flux ? Ce n’est pas impossible, mais c’est une vraie révolution des méthodes et contenus des formations qu’il faut entreprendre dès aujourd’hui.

Ce qui nous attend n'a pas grand-chose à voir avec l'invention des métiers jacquard et la révolte des canuts. L'exemple du secteur bancaire, où depuis 20 ans beaucoup de nouveaux services ont remplacé ceux qui ont été supprimés par l’informatique, est lui-même très daté, remontant à une époque où les banques avaient à cœur de multiplier les agences pour occuper le terrain, alors que c'est désormais le mouvement inverse qui s'opère, avec des banques qui vont fermer des centaines d'agences et supprimer des milliers d'emplois, y compris très qualifiés, chez les traders et les conseillers en gestion patrimoniale, dont une partie significative du travail va être effectuée par des outils d'intelligence artificielle.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas d'autres emplois créés dans d'autres secteurs, mais

  • d'une part, la substitution, à l'intérieur d'une même branche, d'emplois plus qualifiés à des emplois de faible niveau technique ne se reproduira pas à l’identique, ni dans la banque, ni dans l'industrie textile, ni dans la grande distribution (il serait illusoire de croire qu’on remplacera les caissières et les manutentionnaires par des chefs de rayon plus qualifiés ou des acheteurs/marketeurs, alors que leur travail sera lui-même effectué par des algorithmes de « Category Management »), ni dans la fonction publique ;
  • d'autre part et surtout, on risque d'atteindre assez vite les limites de la création d'emplois dans d’autres activités, telles que les services collectifs ou les services à la personne, lesquels vont également souffrir de l’apparition de la robotique (j’ai lu, sans avoir vérifié l’information, que les centres japonais de gériatrie commençaient à utiliser de façon massive des robots de compagnie).

La presse a récemment repris une information selon laquelle l'emploi salarié avait progressé en 2017, dans notre pays. Certains commentateurs en ont pris prétexte pour prétendre qu'on est encore loin de la réduction drastique d'emplois annoncée par les oiseaux de mauvais augures. Ce type d'affirmation me paraît relever de la cécité, non seulement parce que le retour progressif de la croissance l'an dernier a évidemment, mécaniquement et fort heureusement, eu un impact - au demeurant modéré - sur l'emploi, mais surtout parce que ce qui doit nous préoccuper n'est pas la situation d'aujourd'hui, mais celle qui prévaudra dans un délai de l'ordre d'une décennie ou un peu plus, mais moins de deux, j'en ai peur.

In fine, va se poser un problème de « demande solvable », c'est-à-dire de répartition de la richesse créée et de son utilisation. Je pense même que cela posera, en amont, un vrai problème de philosophie économique, celui de la notion même de valeur.

Karl Marx, qui se situe sur ce point dans la droite ligne de Ricardo, considérait que la valeur ajoutée se situait exclusivement dans le travail manuel de transformation. La robotisation et l’intelligence artificielle ne peuvent que nous imposer de remettre en question cette perspective. Certes, il existera toujours, quelque part, une intervention humaine. Cependant, elle ne sera quasiment plus, voire plus du tout manuelle, dans quelques décennies. En outre, elle se réduira comme peau de chagrin jusqu’à devenir infinitésimale, lorsque les outils de l’intelligence artificielle et de la robotique auront su gagner en autonomie et auront acquis la capacité de se reproduire eux-mêmes. Alors, l’intervention humaine se réduira aux indétectables traces d’une spécialité (ou prétendue telle) homéopathique. Certains diront que ce jour-là sera celui de l’apocalypse, puisque les machines ayant acquis leur pleine autonomie n’auront plus besoin de l’humanité et s’efforceront de l’éradiquer de la planète, compte tenu des ravages qu’elle y commet, ou se contenteront de la laisser s’éteindre toute seule, devenue incapable de subvenir à ses besoins et de protéger sa survie. C’est possible, mais ce n’est pas notre propos d’aujourd’hui, qui est celui de l’avenir de l’économie dans un tel environnement.

Sur ce plan, force est de constater que, si de plus en plus de richesses sont produites par de moins en moins de gens et que leur répartition n’est pas assurée par des mécanismes qui permettent de maintenir la paix sociale, la planète sera à feu et à sang. D’autant que l’intelligence artificielle sera nécessairement réductrice de risques et que le fondement idéologique du capitalisme, selon lequel le profit est justifié par le risque s’en trouvera sensiblement affecté. C’est d’ailleurs l’aboutissement d’un mouvement engagé depuis longtemps : plus il s’est développé, plus il s’est sophistiqué, plus le capitalisme a permis aux possédants d’échapper au risque : la société de capitaux a permis aux investisseurs de cantonner la partie de leur patrimoine qu’ils exposaient aux aléas de la vie des affaires et de s’exonérer juridiquement de tout autre responsabilité, en cas de défaillance de l’entreprise ; la financiarisation de l’économie leur a permis de lisser pertes et profits ; l’IA fera le reste Il ne resterait plus guère que l’héritage ou ce qu’on appelle dans certains secteurs économiques « le droit du grand-père » comme justificatif à l’appropriation de la richesse par quelques-uns. Autant dire que ce serait un véritable pousse-au-crime.

Le principal souci auquel nous devrons faire face est que le temps nous est compté : il ne s'agira pas d'une longue courbe progressive, mais d'un virage très serré, de l’ordre d’une décennie, deux tout au plus, qui risque d'envoyer beaucoup de monde sur le bas-côté.

In fine, l'important est que l'on échange nos points de vue et qu'ils s'enrichissent les uns des autres, non pas pour voir qui aura raison (à l'échelle historique, cela n'a guère d'importance) mais pour essayer de déclencher les bons signaux, y compris d’alarme, et de présenter des solutions pertinentes en matière d'organisation des relations entre les hommes.

Je pense que nous serons tous d'accord pour dire que tel est bien l'objectif de la pensée humaniste.

III.             En guise de conclusion ouverte

Après un si long texte, on a envie d’essayer de retrouver quelques lignes directrices :

  • l’économie est à la base de la création des sociétés humaines, qui ne se sont pas construites sur le « politique », lequel devrait alors nécessairement exercer sa primauté ;
  • nos communautés, progressivement consolidées par leurs liens économiques, se sont constituées en grandes entités organisées et très hiérarchisées grâce au ciment culturel et religieux qui nous a permis de passer - le plus souvent via les armes - de la caverne au village, du village au fief, du fief à la nation, et bientôt de la nation à la planète, en passant sans doute par de vastes ensembles régionaux dont l’Union européenne est un exemple ;
  • l’économie s’est adaptée à l’irruption de cette verticalité et s’en est même nourrie, au point d’en prendre progressivement le contrôle en substituant ses propres relations de pouvoir aux hiérarchies religieuses, militaires et sociales ;
  • l’humanisme doit s’inquiéter de cette situation, mais surtout ne pas s’en angoisser (au sens où l’inquiétude pousse à agir, alors que l’angoisse paralyse) ; mais le rapport de force entre le politique et l’économique ne saurait se réduire à des incantations ou à des moulinets de bras : il doit d’abord se construire à base de régulations efficaces et adaptables et, surtout, d’une gestion rigoureuse de l’équilibre des relations, lequel commence par une saine gestion des finances publiques, si le politique veut échapper à la vassalisation ;
  • les plus pauvres n’ont intérêt ni à une égalité spartiate qui partagerait la pénurie (la réduction du temps de travail jusqu’à lui donner un caractère symbolique ou le salaire universel garanti sans effort ni devoir), sans aucune solution pour continuer à créer de la valeur, ni à un capitalisme très inégalitaire dont ils ne recevraient que les miettes ;
  • les plus riches n’ont aucun intérêt à ce que la planète se retrouve à feu et à sang parce qu’ils n’auront pas su organiser un partage de la richesse créée qui soit considéré comme équitable ; cela est d’autant plus vrai que l’idéologie qui a servi de base au développement du capitalisme, c’est-à-dire le profit lié aux risques, perd de plus en plus de sa pertinence ;
  • pour le reste, qui concerne l’aujourd’hui, aucune des menaces identifiées en raison du développement de la financiarisation et de l’internationalisation de l’économie, ne me paraît hors de portée d’une saine régulation ; encore faut-il qu’elle soit voulue et, surtout, qu’elle soit conçue à une échelle transnationale, en attendant de devenir mondiale, ce qui est la condition absolue de son succès ; cela suppose, notamment dans le cadre de la construction européenne, de consentir à d’indispensables partages de souveraineté, qui permettront à l’Union de s’ériger en interlocuteur crédible sur la scène économique, capable de résister aux épreuves de force, qu’elles viennent de Washington ou de Beijing ;
  • la plus grande des menaces, car nous ne savons pas exactement d’où elle viendra, qui elle frappera, ni comment nous en sortirons, semble être l’irruption des conséquences résultant des « nouveaux savoirs ». Trop tôt pour y penser ? Certainement pas ! Même dans notre système d’éducation il vaudra bien mieux enseigner la façon de gérer efficacement l’interaction homme-machine, que continuer à inculquer des savoirs qui seront obsolètes dans quelques années.

Mais sous cette réserve importante, pour la gestion de l’aujourd’hui, en un mot comme en cent, l’économie et l’humanisme ne se réconcilieront que via une globalisation assumée et régulée.

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