Humanisme et Lumieres

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A la recherche de la vérité

À LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ

On dit qu’il faut avoir l’amour de la vérité ! Toutefois pour l’aimer il faut la découvrir ! Le plus important c’est la  « recherche de la vérité ».

On pourrait croire que la vérité est comme une lumière à la portée de tout être humain qui veut bien ouvrir les yeux et les tourner du bon côté. Or, cette vérité que l’on croit ainsi découvrir d’évidence est généralement une illusion ou un mirage. La vérité des choses, autant que celle des êtres, et de l’Être, est toujours masquée par les apparences.

Lorsque quelqu’un affirme que ce qu’il dit est la vérité, il veut dire que, sur le même sujet, toute affirmation différente serait fausse. Il sous-entend que, du point de vue où il se situe, son affirmation de vérité, se rapportant clairement à l’objet déterminé dont il parle, est unique en vertu du principe de non-contradiction. Et en effet, l’affirmation de vérité devrait toujours se rapporter clairement à l’objet dont on parle et, en vertu du principe de non-contradiction[1], être unique en ce qui concerne le point de vue d’où l’on se situe.

Or la diversité des opinions qui s’expriment à propos d’un même objet, en prétendant dire la vérité, montre que les opinions ne sont pas la vérité. La vérité n’est jamais accessible d’évidence. Pour découvrir la vérité derrière le voile des apparences il faut la chercher !

Si on la trouve, est-elle toujours aimable ?

*

Partant à la recherche de la vérité, on est porté à examiner chacune des questions qui se présentent, en vue de juger, en ce qui la concerne, où se situe la vérité. Dans ce jugement, l’intime conviction que l’on acquiert par cet examen n’est-elle pas la vérité ? On est tenté de le considérer ainsi et de croire que l’on a découvert la vérité. Mais si par la même démarche une autre personne parvient à une conclusion différente, dont elle est intimement convaincue, elle pensera, elle aussi, que c’est la vérité. Peut-on alors admettre que chacun a sa vérité, que la vérité n’est ainsi qu’un jugement personnel ? Eh bien non ! Ce n’est pas la vérité, c’est une opinion. Chacun son opinion, c’est acceptable, il faut savoir le tolérer ; mais dire : « À chacun sa vérité ! » c’est une démission laxiste sur le chemin difficile de la recherche de la vérité. Chacun sa vérité ! C’est aussi le meilleur prétexte des disputes, voire des guerres. Admettre que la vérité ne soit qu’une opinion, une conviction personnelle, aurait deux conséquences graves. Ce serait penser qu’il n’y aucune vérité susceptible de s’imposer à tous et sur laquelle tout être humain raisonnable devrait tomber d’accord ; il n’y aurait pas de véritable vérité. Le relativisme ainsi généralisé permettrait par exemple de nier que la terre tourne autour du soleil, ou d’affirmer que l’être humain a été créé tel qu’il est aujourd’hui, à l’image d’un Dieu tout-puissant … L’autre conséquence d’une telle acception de la vérité, c’est le risque de voir sur un même sujet des affirmations contraires être tenues chacune pour l’unique vérité, par des zélateurs voulant l’imposer aux autres, qui seraient fatalement dans l’erreur. C’est ainsi qu’au 16ème siècle, catholiques et protestants se sont entretués ; c’est ainsi qu’aujourd’hui encore, les intégristes religieux de toutes obédiences, cherchent à imposer leur vérité.

On peut penser que des vérités communes sont nécessaires pour vivre ensemble dans la paix. Des vérités communes, censées établir l’unité d’un peuple, étaient dans le passé - mais sont encore aujourd’hui dans certaines sociétés - imposées par une autorité dogmatique exerçant le pouvoir spirituel en même temps que le pouvoir temporel ; c'est-à-dire ayant autorité sur la pensée comme sur les actes. Ce fut le cas depuis le premier pharaon d’Égypte jusqu’au dernier roi de droit divin en France.

En réalité ces vérités-là ne sont pas des vérités, mais des valeurs. Nécessaires pour réaliser l’unité de la société, elles sont imposées par ceux qui exercent le pouvoir et elles caractérisent la culture nationale. Du point de vue des sciences humaines, toutes les cultures sont égales, car la science n’énonce pas de jugement de valeur. Mais du point de vue des sentiments de l’individu, la culture qui est la sienne est toujours celle qui a le plus de valeur. Toutefois, si l’on essaie de faire des comparaisons en prenant pour référence les valeurs de l’humanisme, on admettra qu’une culture qui respecte les droits de l’homme « vaut plus » qu’une culture qui ne les respecte pas, que la démocratie est supérieure en valeur à la tyrannie, qu’une culture acceptant la liberté de conscience a plus de valeur qu’une culture totalitaire ou du fanatisme… La civilisation, aujourd’hui comme de tout temps, est donc une question de valeurs.

Des valeurs communes sont en effet nécessaires pour la vie d’une société. Mais valeur et vérité sont des choses différentes : la valeur est du domaine de l’éthique, la vérité du domaine de la logique.

Est-il nécessaire de croire en Dieu pour comprendre où est la valeur ? Bien sûr que non ! Mais tant que l’homme reste un enfant, la crainte d’un Dieu observateur, rémunérateur, vengeur, peut aider à inspirer le respect des valeurs édictées par ceux qui dirigent la société. Depuis la Révolution française, de telles valeurs communes ne peuvent être établies et acceptées, que par le consensus émergeant d’un débat politique démocratique. Mais dogmatiques ou consensuelles, ces idées généralement reçues ne sont pas des vérités ! Ce sont des valeurs, acceptées en vertu des traditions, des croyances, des mythes, des interprétations de l’histoire, des coutumes, des lois, des règles de droit… Elles sont la culture commune du pays et servent à rendre possible de vivre ensemble, mais elles évoluent et sont périodiquement remises en cause, au nom d’une meilleure approche du bien de l’humanité.

*

Alors où est la vérité ? Les hommes aiment tellement la vérité, que quoi qu’ils aiment ils veulent que ce soit la Vérité[2] ! Ce que l’on entend généralement par la vérité c’est simplement la connaissance que l’on a d’une chose, qui entraîne en nous la conviction que ce que l’on en dit est irréfutable.

On parle de la Vérité avec une majuscule, comprise comme la Lumière et le Verbe au fondement de tout, celle par laquelle on sous-entend Dieu. Il s’agirait ainsi de la Vérité sur le pourquoi et le sens de l’Être, sur la nature du Principe qui anime l’univers et tout ce qui est dans l’univers ; ce serait la Vérité unique qui expliquerait tout. Une telle Vérité, si elle existe, est du domaine de la métaphysique, hors de portée de toute observation et de toute preuve constatable. Pourtant, la Connaissance à laquelle chacun rêve de parvenir est bien celle de la Vérité de l’Être ! Chacun a le droit de chercher à s’en faire une idée et d’imaginer une explication ; mais c’est alors une hypothèse, ce n’est pas la vérité. Beaucoup simplifient le problème, et ils en ont le droit, en attribuant cette qualification de Vérité à ce qu’ils pensent être la Parole de Dieu traduite par des prophètes dans un livre. Et s’ils ne lisent pas le même livre, ils se battent. Ce n’est pas la Vérité, c’est une croyance, une opinion qu’il faut respecter au titre du droit de penser librement ; mais ce n’est pas la Vérité.

Ceci ne signifie pas que cette ultime Vérité n’existe pas, et qu’il ne faut pas chercher à s’en faire une idée, mais nous rappelle que cette vérité-là, si elle existe, est hors de portée pour l’entendement humain et que nul ne peut se prévaloir de la détenir ; elle est à jamais inaccessible et inconnaissable. C’est pourquoi, puisqu’il n’est pas possible d’aimer ce que l’on ne connaît pas, plutôt que d’amour de la Vérité, il faudrait ici parler de désir de vérité, d’élan passionné pour la recherche de la Vérité.

*

Ce qui est vrai, doit l’être pour tous. C’est la qualité d’une affirmation à laquelle l’esprit  se sent obligé d’adhérer, parce qu’elle est conforme à l’objet qu’elle traite et exprime la conclusion d’un raisonnement cohérent.

La vérité qu’il faut aimer, c’est celle qui tend à mettre les êtres humains d’accord, parce qu’ils sont tous doués de raison et qu’il est possible de leur communiquer la méthode par laquelle on est parvenu à la trouver. Elle est ainsi un facteur de paix et d’harmonie. La vérité qu’il faut aimer  c’est cette vérité-là, celle que l’on a beaucoup cherchée, que l’on connaît enfin, que l’on peut expliquer et communiquer. Il faut l’aimer même si elle est parfois désagréable, pénible, cruelle. Car elle nous protège de l’erreur ; qui est toujours plus dangereuse. Il faut aimer la vérité, non parce qu’elle serait aimable, mais parce qu’elle est la vérité. Il faut aimer chercher et découvrir la vérité. Le risque, et c’est souvent le cas pour la vérité sur soi, c’est qu’elle oblige à prendre conscience de choses désagréables. Enfin, la vérité que l’on croit avoir découverte, il faut oser la dire, ne serait-ce que pour la mettre à l’épreuve du débat, au risque de découvrir qu’elle déclenche l’hostilité, voire la haine, ou de se rendre compte que l’on s’est trompé.

Malheureusement, la recherche de la vérité se heurte à deux difficultés. D’abord, si les êtres humains sont tous doués de raison, potentiellement, ils n’ont pas tous développé cette faculté au même point, ni appris à bien s’en servir. L’autre difficulté c’est que, si l’être humain est doué de raison, il est aussi et c’est souvent sa faculté vitale dominante, animé par la passion.

*

Que faut-il faire pour parvenir  à la vérité ? Et d’abord à titre personnel. Car il faut surtout aimer la vérité pour soi-même, sur soi-même, et sur le monde dans lequel on vit. Mais il faudrait aussi aimer répandre la vérité. Comment inciter tous nos frères humains à aimer la vérité pour ce qu’elle est : une affirmation, un constat, une action, sur quoi tous les êtres humains raisonnables seront d’accord ? En matière de vérité, ce qui est vrai pour soi doit logiquement l’être pour tous. L’important c’est d’abattre les deux murs qui barrent l’accès à la vérité : la déraison et la passion.

Abattre la déraison, c’est d’abord éliminer des esprits la superstition et la référence au surnaturel, en éduquant la jeunesse au raisonnement logique par l’acquisition d’une culture scientifique, comportant l’apprentissage des mathématiques et l’étude des sciences de la nature. Et comme les Anciens grecs, il faut commencer par appliquer la recherche de la vérité au « Connais-toi toi-même » et travailler avec sa raison à chercher la vérité sur soi-même : vérité sur soi, vérité de soi. Pour cela, on se placera d’abord, sous l’influence de la lumière de la raison. Se connaître soi-même implique de s’observer pour se juger. Il s’agit de connaître l’être humain que l’on est ; que l’on ne peut pas prétendre comprendre sans un minimum de références scientifiques sur l’être humain en général. De même connaître son environnement et comprendre le monde dans lequel on vit, exige une culture scientifique de base. On apprendra donc à se déterminer en toute chose d’abord par la raison. Mais ce n’est pas tout ! Car la raison n’a pas de morale et la morale ne relève pas de la vérité, mais du bien.

On continuera donc de chercher la vérité sur soi-même en s’observant sous l’angle des sentiments, en se plaçant sous l’influence de la lumière de la sensibilité. Se fier exclusivement à la raison peut conduire à la sècheresse du cœur ; en outre, certains problèmes, certaines questions, sont trop complexes pour recevoir une solution, une réponse, par un simple raisonnement logique. Afin de ne pas rester irrésolu on apprendra donc à écouter ses intuitions, pour trouver la vérité des sentiments, et déterminer ce qui est bien.

Mais écouter ses sentiments et ses intuitions, c’est courir le risque d’être entraîné par ses passions. Il faut donc aussi savoir réduire ses passions à la mesure du raisonnable, parvenir à raisonner juste et aller vers la vérité malgré l’incitation des sentiments, suscités par les pulsions : de sympathie ou d’antipathie, par les préjugés : d’origine familiale, religieuse, culturelle, par les intérêts : matériels, sexuels, psychologiques… qui tendent à faire pencher le jugement dans le sens du Moi.

C’est là aussi une affaire d’éducation, il faut avoir appris la nécessité de mettre ses actes en cohérence logique avec leur finalité humaine, avec l’éthique humaniste. Les promoteurs de la pensée humaniste ont proposé dans ce domaine d’équilibrer la culture scientifique par une culture littéraire comportant l’étude de la philosophie, des sciences humaines et de l’histoire ; culture destinée à faire prendre conscience de ce qu’est l’humanité. Mais il faudrait aller au-delà, et former la jeunesse au comportement maîtrisé, conduit par une éthique humaniste.

*

La vérité qu’il faut aimer, comment la trouver ? D’abord, comme le préconisait Socrate, il faut se rendre compte de sa propre ignorance. Il faut prendre conscience de ce que l’on ne sait pas, et surtout comprendre qu’il est des choses que l’on ne saura jamais, parce qu’elles échappent à l’entendement humain. Notamment les réponses à toutes les questions métaphysiques, telles que : Pourquoi l’être et pas le néant ? Existe-t-il  une entité consciente, animant tout et chaque chose de sa volonté, que l’on pourrait appeler Dieu ? Existe-t-il un autre monde que l’univers naturel dans lequel nous sommes ? Etc.

Ensuite, il faut adopter l’attitude préconisée par Descartes et révoquer en doute tout ce dont on n’a pas éprouvé soi-même la véracité. Le doute est un préalable obligé à la recherche de la vérité. La recherche de la vérité est l’apanage d’une pensée libre, ou plutôt, libérée de toute autorité.

L’ennemi de la vérité, c’est l’opinion. Pourtant, après tout, l’opinion peut résulter d’une recherche de vérité et exprimer une intime conviction ; mais pour qualifier sa conviction de vérité il faut la mettre à l’épreuve du débat. C’est seulement à la suite d’une confrontation à la critique, qu’une opinion peut s’identifier à la vérité. Le danger c’est l’opinion sui generis, le jugement autoproclamé, la conviction infondée. Et surtout, l’opinion que l’on veut imposer aux autres comme une vérité justifiée par l’autorité. On n’impose pas la vérité ; pour la faire connaître, on doit en exposer la démonstration. Il faut refuser la vérité soi-disant indiscutable  imposée de façon dogmatique. Il est impératif de se libérer du joug des vérités assénées sans justification par des autorités, pontifiant en faisant état de leur âge ou de leur expérience, de leurs titres, universitaires ou autres, de leur expertise, de leur notoriété médiatique. Il faut refuser l’argument d’autorité qui, à la place d’une explication raisonnée, donne une justification sur titres. Ce qui est dit au nom de l’autorité n’est pas forcément faux, c’est même le plus souvent vrai, mais encore faut-il pour le considérer soi-même comme la vérité, en acquérir la conviction par un raisonnement que l’on a compris et une preuve que l’on a constatée. Tant que ce processus n’a pas abouti, ce qui a été dit reste une affirmation, peut-être ou probablement vraie, mais à vérifier. Au pire ce n’est qu’une opinion.

Il faut oser penser et juger par soi-même, comme le conseillait Kant.

La vérité exige une preuve par l’expérience ou au moins par l’observation. Le raisonnement apparemment logique ne suffit pas ; il peut en effet conduire à des affirmations erronées, déduites logiquement de présuppositions admises comme évidentes, mais mal appréciées. L’exemple de ce genre d’erreur est la conclusion du raisonnement de Descartes sur la circulation du sang[3]. L’histoire de la pensée fourmille d’exemples de cette nature. Pour se mettre d’accord sur la vérité d’une proposition, il faut pouvoir en mesurer la réalité dans les faits.

Mais on sait aussi que des vérités admises à un moment donné se sont révélées par la suite inexactes sinon fausses. D’où l’idée  qu’il ne peut être de vérité que relative et provisoire ; relative à un objet déterminé, et susceptible d’être remise en cause à tout moment, car elle résulte toujours d’une observation et d’un raisonnement qui pourraient être affinés. D’ailleurs, quand on dit que toute vérité est approximative et provisoire, on confond vérité et connaissance ; on parle de ce que l’on connaît d’une chose, c'est-à-dire de l’approche d’une vérité qui, au fond, échappe encore.

Enfin, quand elle n’est pas atteignable directement, l’accès à la vérité passe par l’élimination de l’erreur. S’il est toujours difficile de trouver ce qui est vrai, il est néanmoins généralement possible de mettre en évidence ce qui est faux, comme contraire à la réalité constatable, ou indémontrable, parce que reposant sur des présuppositions raisonnablement inacceptables…

Dans le domaine des sciences dites dures : mathématiques, physique, chimie, géologie, biologie… les professionnels savent faire la démonstration de la vérité. Dans les sciences humaines, psychologie, sociologie… la vérité des théories et des doctrines est déjà plus difficilement démontrable. Et dans les pseudosciences que sont l’économie, l’histoire, la politique… la complexité est telle que les raisonnements simples sont fallacieux. Car l’économie, l’histoire et la politique sont des domaines dans lesquels le jugement est presque forcément influencé par les intérêts matériels, la position sociale, les « a priori » culturels, de celui qui en parle fût-il un expert. Dans ces domaines, les théories et les lois énoncées n’ont jamais de valeur que statistique et probable, elles sont souvent contredites par des théories concurrentes et fréquemment démenties par les faits. Prendre pour des vérités, les lois édictées avec autorité par les spécialistes et les experts ou les théoriciens, peut ici conduire à des expériences dangereuses.

En politique en particulier, l’expérimentation peut coûter cher. La recherche de vérité en politique, ce pourrait être la démarche du positivisme politique de Littré. La philosophie des Lumières a culminé en effet dans la théorie politique. Ainsi on pourrait penser que les critères auxquels devrait se référer la recherche d’une théorie politique sont ceux de l’éthique humaniste : démocratie, droits de l’Homme, justice sociale… Et il faudrait étudier l’applicabilité de l’idée politique à la réalité de la société concernée, en visant l’efficacité dans la réalisation de la cohésion pacifique de la société, l’amélioration du bien-être des citoyens et le fonctionnement de la mobilité sociale. 

Malheureusement, les théories politiques sont souvent utopiques, notamment quand elles préconisent des changements de société en s’appuyant sur des principes éthiques. On objecte alors, à juste titre, la réalité de l’humain. Car la vérité en politique, ce ne peut être que la vérité du constat de l’état de la société et la vérité des aspirations des citoyens. L’application du projet politique à la réalité peut seule montrer la validité de l’idée, en faisant la preuve d’une amélioration du fonctionnement de la société. On aurait alors la démonstration non pas de la vérité, mais de l’efficacité de l’idée. Et encore, à l’expérience on voit qu’elle ne satisfait jamais tout le monde. Et il arrive que la mise en œuvre d’une idée politique qui recevait au départ l’adhésion d’une apparente majorité, s’avère à l’usage catastrophique et soit finalement rejetée par la quasi-totalité de la population[4]. D’un autre côté, en politique, la recherche d’efficacité s’appuyant sur la « réconciliation avec la réalité » conduit à accepter les choses comme elles sont, et par là le conservatisme.

C’est pourquoi on peut conclure qu’il n’y a pas de vérité en politique. Il n’y a que des théories qui, une fois confrontées aux réalités, marchent ou ne marchent pas.

Si l’on doit rapporter à un critère de  jugement une théorie politique, alors c’est à un critère de valeur, à sa valeur au regard des principes de l’humanisme.

*

En conclusion, la recherche de la vérité est une démarche dont le résultat le plus important est la prise de conscience, de ce que la vérité n’est accessible que sur les choses de ce monde ; et encore, dans quelques domaines seulement, et peut–être même jamais à titre définitif. L’homme a souvent l’illusion de savoir le vrai. Le sage, lui, sait ce qu’il ne sait pas ; il s’intéresse d’abord à la réalité et cultive la tolérance et l’action. Pour conduire sa vie avec sagesse il se guide sur des valeurs. Et il sait que la vérité n’est pas la valeur. Car la valeur ne peut être que relative et subjective, alors que la vérité doit être, par nature, absolue et objective. Le rationnel n’est pas l’éthique.

Il faut néanmoins conserver la passion de la recherche de la vérité, et aller aussi loin et aussi haut que le permettent les qualités de l’esprit. Dans tous les domaines où aucune vérité incontestable n’est atteignable, notamment sur les questions qui touchent de plus près la condition humaine, à défaut de trouver la vérité, il faut se contenter d’éliminer l’erreur, et de découvrir par le débat les idées, éthiques et humanistes, susceptibles d’obtenir le plus large consensus possible.

Claude J. DELBOS



[1] Est vrai, ce à quoi on peut et doit donner son assentiment. Opposé à faux, erroné, illusoire ou mensonger. (Voir Robert)

[2] Comme le disait Saint Augustin.

[3] Descartes expliquait la circulation du sang  par sa dilatation dans le cœur, consécutive à une élévation de sa chaleur.

[4] Voir l’expérience du « communisme réel » en Russie et en Chine notamment ; et les expériences du fascisme et du nazisme en Italie et en Allemagne.À LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ

On dit qu’il faut avoir l’amour de la vérité ! Toutefois pour l’aimer il faut la découvrir ! Le plus important c’est la  « recherche de la vérité ».

On pourrait croire que la vérité est comme une lumière à la portée de tout être humain qui veut bien ouvrir les yeux et les tourner du bon côté. Or, cette vérité que l’on croit ainsi découvrir d’évidence est généralement une illusion ou un mirage. La vérité des choses, autant que celle des êtres, et de l’Être, est toujours masquée par les apparences.

Lorsque quelqu’un affirme que ce qu’il dit est la vérité, il veut dire que, sur le même sujet, toute affirmation différente serait fausse. Il sous-entend que, du point de vue où il se situe, son affirmation de vérité, se rapportant clairement à l’objet déterminé dont il parle, est unique en vertu du principe de non-contradiction. Et en effet, l’affirmation de vérité devrait toujours se rapporter clairement à l’objet dont on parle et, en vertu du principe de non-contradiction[1], être unique en ce qui concerne le point de vue d’où l’on se situe.

Or la diversité des opinions qui s’expriment à propos d’un même objet, en prétendant dire la vérité, montre que les opinions ne sont pas la vérité. La vérité n’est jamais accessible d’évidence. Pour découvrir la vérité derrière le voile des apparences il faut la chercher !

Si on la trouve, est-elle toujours aimable ?

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Partant à la recherche de la vérité, on est porté à examiner chacune des questions qui se présentent, en vue de juger, en ce qui la concerne, où se situe la vérité. Dans ce jugement, l’intime conviction que l’on acquiert par cet examen n’est-elle pas la vérité ? On est tenté de le considérer ainsi et de croire que l’on a découvert la vérité. Mais si par la même démarche une autre personne parvient à une conclusion différente, dont elle est intimement convaincue, elle pensera, elle aussi, que c’est la vérité. Peut-on alors admettre que chacun a sa vérité, que la vérité n’est ainsi qu’un jugement personnel ? Eh bien non ! Ce n’est pas la vérité, c’est une opinion. Chacun son opinion, c’est acceptable, il faut savoir le tolérer ; mais dire : « À chacun sa vérité ! » c’est une démission laxiste sur le chemin difficile de la recherche de la vérité. Chacun sa vérité ! C’est aussi le meilleur prétexte des disputes, voire des guerres. Admettre que la vérité ne soit qu’une opinion, une conviction personnelle, aurait deux conséquences graves. Ce serait penser qu’il n’y aucune vérité susceptible de s’imposer à tous et sur laquelle tout être humain raisonnable devrait tomber d’accord ; il n’y aurait pas de véritable vérité. Le relativisme ainsi généralisé permettrait par exemple de nier que la terre tourne autour du soleil, ou d’affirmer que l’être humain a été créé tel qu’il est aujourd’hui, à l’image d’un Dieu tout-puissant … L’autre conséquence d’une telle acception de la vérité, c’est le risque de voir sur un même sujet des affirmations contraires être tenues chacune pour l’unique vérité, par des zélateurs voulant l’imposer aux autres, qui seraient fatalement dans l’erreur. C’est ainsi qu’au 16ème siècle, catholiques et protestants se sont entretués ; c’est ainsi qu’aujourd’hui encore, les intégristes religieux de toutes obédiences, cherchent à imposer leur vérité.

On peut penser que des vérités communes sont nécessaires pour vivre ensemble dans la paix. Des vérités communes, censées établir l’unité d’un peuple, étaient dans le passé - mais sont encore aujourd’hui dans certaines sociétés - imposées par une autorité dogmatique exerçant le pouvoir spirituel en même temps que le pouvoir temporel ; c'est-à-dire ayant autorité sur la pensée comme sur les actes. Ce fut le cas depuis le premier pharaon d’Égypte jusqu’au dernier roi de droit divin en France.

En réalité ces vérités-là ne sont pas des vérités, mais des valeurs. Nécessaires pour réaliser l’unité de la société, elles sont imposées par ceux qui exercent le pouvoir et elles caractérisent la culture nationale. Du point de vue des sciences humaines, toutes les cultures sont égales, car la science n’énonce pas de jugement de valeur. Mais du point de vue des sentiments de l’individu, la culture qui est la sienne est toujours celle qui a le plus de valeur. Toutefois, si l’on essaie de faire des comparaisons en prenant pour référence les valeurs de l’humanisme, on admettra qu’une culture qui respecte les droits de l’homme « vaut plus » qu’une culture qui ne les respecte pas, que la démocratie est supérieure en valeur à la tyrannie, qu’une culture acceptant la liberté de conscience a plus de valeur qu’une culture totalitaire ou du fanatisme… La civilisation, aujourd’hui comme de tout temps, est donc une question de valeurs.

Des valeurs communes sont en effet nécessaires pour la vie d’une société. Mais valeur et vérité sont des choses différentes : la valeur est du domaine de l’éthique, la vérité du domaine de la logique.

Est-il nécessaire de croire en Dieu pour comprendre où est la valeur ? Bien sûr que non ! Mais tant que l’homme reste un enfant, la crainte d’un Dieu observateur, rémunérateur, vengeur, peut aider à inspirer le respect des valeurs édictées par ceux qui dirigent la société. Depuis la Révolution française, de telles valeurs communes ne peuvent être établies et acceptées, que par le consensus émergeant d’un débat politique démocratique. Mais dogmatiques ou consensuelles, ces idées généralement reçues ne sont pas des vérités ! Ce sont des valeurs, acceptées en vertu des traditions, des croyances, des mythes, des interprétations de l’histoire, des coutumes, des lois, des règles de droit… Elles sont la culture commune du pays et servent à rendre possible de vivre ensemble, mais elles évoluent et sont périodiquement remises en cause, au nom d’une meilleure approche du bien de l’humanité.

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Alors où est la vérité ? Les hommes aiment tellement la vérité, que quoi qu’ils aiment ils veulent que ce soit la Vérité[2] ! Ce que l’on entend généralement par la vérité c’est simplement la connaissance que l’on a d’une chose, qui entraîne en nous la conviction que ce que l’on en dit est irréfutable.

On parle de la Vérité avec une majuscule, comprise comme la Lumière et le Verbe au fondement de tout, celle par laquelle on sous-entend Dieu. Il s’agirait ainsi de la Vérité sur le pourquoi et le sens de l’Être, sur la nature du Principe qui anime l’univers et tout ce qui est dans l’univers ; ce serait la Vérité unique qui expliquerait tout. Une telle Vérité, si elle existe, est du domaine de la métaphysique, hors de portée de toute observation et de toute preuve constatable. Pourtant, la Connaissance à laquelle chacun rêve de parvenir est bien celle de la Vérité de l’Être ! Chacun a le droit de chercher à s’en faire une idée et d’imaginer une explication ; mais c’est alors une hypothèse, ce n’est pas la vérité. Beaucoup simplifient le problème, et ils en ont le droit, en attribuant cette qualification de Vérité à ce qu’ils pensent être la Parole de Dieu traduite par des prophètes dans un livre. Et s’ils ne lisent pas le même livre, ils se battent. Ce n’est pas la Vérité, c’est une croyance, une opinion qu’il faut respecter au titre du droit de penser librement ; mais ce n’est pas la Vérité.

Ceci ne signifie pas que cette ultime Vérité n’existe pas, et qu’il ne faut pas chercher à s’en faire une idée, mais nous rappelle que cette vérité-là, si elle existe, est hors de portée pour l’entendement humain et que nul ne peut se prévaloir de la détenir ; elle est à jamais inaccessible et inconnaissable. C’est pourquoi, puisqu’il n’est pas possible d’aimer ce que l’on ne connaît pas, plutôt que d’amour de la Vérité, il faudrait ici parler de désir de vérité, d’élan passionné pour la recherche de la Vérité.

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Ce qui est vrai, doit l’être pour tous. C’est la qualité d’une affirmation à laquelle l’esprit  se sent obligé d’adhérer, parce qu’elle est conforme à l’objet qu’elle traite et exprime la conclusion d’un raisonnement cohérent.

La vérité qu’il faut aimer, c’est celle qui tend à mettre les êtres humains d’accord, parce qu’ils sont tous doués de raison et qu’il est possible de leur communiquer la méthode par laquelle on est parvenu à la trouver. Elle est ainsi un facteur de paix et d’harmonie. La vérité qu’il faut aimer  c’est cette vérité-là, celle que l’on a beaucoup cherchée, que l’on connaît enfin, que l’on peut expliquer et communiquer. Il faut l’aimer même si elle est parfois désagréable, pénible, cruelle. Car elle nous protège de l’erreur ; qui est toujours plus dangereuse. Il faut aimer la vérité, non parce qu’elle serait aimable, mais parce qu’elle est la vérité. Il faut aimer chercher et découvrir la vérité. Le risque, et c’est souvent le cas pour la vérité sur soi, c’est qu’elle oblige à prendre conscience de choses désagréables. Enfin, la vérité que l’on croit avoir découverte, il faut oser la dire, ne serait-ce que pour la mettre à l’épreuve du débat, au risque de découvrir qu’elle déclenche l’hostilité, voire la haine, ou de se rendre compte que l’on s’est trompé.

Malheureusement, la recherche de la vérité se heurte à deux difficultés. D’abord, si les êtres humains sont tous doués de raison, potentiellement, ils n’ont pas tous développé cette faculté au même point, ni appris à bien s’en servir. L’autre difficulté c’est que, si l’être humain est doué de raison, il est aussi et c’est souvent sa faculté vitale dominante, animé par la passion.

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Que faut-il faire pour parvenir  à la vérité ? Et d’abord à titre personnel. Car il faut surtout aimer la vérité pour soi-même, sur soi-même, et sur le monde dans lequel on vit. Mais il faudrait aussi aimer répandre la vérité. Comment inciter tous nos frères humains à aimer la vérité pour ce qu’elle est : une affirmation, un constat, une action, sur quoi tous les êtres humains raisonnables seront d’accord ? En matière de vérité, ce qui est vrai pour soi doit logiquement l’être pour tous. L’important c’est d’abattre les deux murs qui barrent l’accès à la vérité : la déraison et la passion.

Abattre la déraison, c’est d’abord éliminer des esprits la superstition et la référence au surnaturel, en éduquant la jeunesse au raisonnement logique par l’acquisition d’une culture scientifique, comportant l’apprentissage des mathématiques et l’étude des sciences de la nature. Et comme les Anciens grecs, il faut commencer par appliquer la recherche de la vérité au « Connais-toi toi-même » et travailler avec sa raison à chercher la vérité sur soi-même : vérité sur soi, vérité de soi. Pour cela, on se placera d’abord, sous l’influence de la lumière de la raison. Se connaître soi-même implique de s’observer pour se juger. Il s’agit de connaître l’être humain que l’on est ; que l’on ne peut pas prétendre comprendre sans un minimum de références scientifiques sur l’être humain en général. De même connaître son environnement et comprendre le monde dans lequel on vit, exige une culture scientifique de base. On apprendra donc à se déterminer en toute chose d’abord par la raison. Mais ce n’est pas tout ! Car la raison n’a pas de morale et la morale ne relève pas de la vérité, mais du bien.

On continuera donc de chercher la vérité sur soi-même en s’observant sous l’angle des sentiments, en se plaçant sous l’influence de la lumière de la sensibilité. Se fier exclusivement à la raison peut conduire à la sècheresse du cœur ; en outre, certains problèmes, certaines questions, sont trop complexes pour recevoir une solution, une réponse, par un simple raisonnement logique. Afin de ne pas rester irrésolu on apprendra donc à écouter ses intuitions, pour trouver la vérité des sentiments, et déterminer ce qui est bien.

Mais écouter ses sentiments et ses intuitions, c’est courir le risque d’être entraîné par ses passions. Il faut donc aussi savoir réduire ses passions à la mesure du raisonnable, parvenir à raisonner juste et aller vers la vérité malgré l’incitation des sentiments, suscités par les pulsions : de sympathie ou d’antipathie, par les préjugés : d’origine familiale, religieuse, culturelle, par les intérêts : matériels, sexuels, psychologiques… qui tendent à faire pencher le jugement dans le sens du Moi.

C’est là aussi une affaire d’éducation, il faut avoir appris la nécessité de mettre ses actes en cohérence logique avec leur finalité humaine, avec l’éthique humaniste. Les promoteurs de la pensée humaniste ont proposé dans ce domaine d’équilibrer la culture scientifique par une culture littéraire comportant l’étude de la philosophie, des sciences humaines et de l’histoire ; culture destinée à faire prendre conscience de ce qu’est l’humanité. Mais il faudrait aller au-delà, et former la jeunesse au comportement maîtrisé, conduit par une éthique humaniste.

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La vérité qu’il faut aimer, comment la trouver ? D’abord, comme le préconisait Socrate, il faut se rendre compte de sa propre ignorance. Il faut prendre conscience de ce que l’on ne sait pas, et surtout comprendre qu’il est des choses que l’on ne saura jamais, parce qu’elles échappent à l’entendement humain. Notamment les réponses à toutes les questions métaphysiques, telles que : Pourquoi l’être et pas le néant ? Existe-t-il  une entité consciente, animant tout et chaque chose de sa volonté, que l’on pourrait appeler Dieu ? Existe-t-il un autre monde que l’univers naturel dans lequel nous sommes ? Etc.

Ensuite, il faut adopter l’attitude préconisée par Descartes et révoquer en doute tout ce dont on n’a pas éprouvé soi-même la véracité. Le doute est un préalable obligé à la recherche de la vérité. La recherche de la vérité est l’apanage d’une pensée libre, ou plutôt, libérée de toute autorité.

L’ennemi de la vérité, c’est l’opinion. Pourtant, après tout, l’opinion peut résulter d’une recherche de vérité et exprimer une intime conviction ; mais pour qualifier sa conviction de vérité il faut la mettre à l’épreuve du débat. C’est seulement à la suite d’une confrontation à la critique, qu’une opinion peut s’identifier à la vérité. Le danger c’est l’opinion sui generis, le jugement autoproclamé, la conviction infondée. Et surtout, l’opinion que l’on veut imposer aux autres comme une vérité justifiée par l’autorité. On n’impose pas la vérité ; pour la faire connaître, on doit en exposer la démonstration. Il faut refuser la vérité soi-disant indiscutable  imposée de façon dogmatique. Il est impératif de se libérer du joug des vérités assénées sans justification par des autorités, pontifiant en faisant état de leur âge ou de leur expérience, de leurs titres, universitaires ou autres, de leur expertise, de leur notoriété médiatique. Il faut refuser l’argument d’autorité qui, à la place d’une explication raisonnée, donne une justification sur titres. Ce qui est dit au nom de l’autorité n’est pas forcément faux, c’est même le plus souvent vrai, mais encore faut-il pour le considérer soi-même comme la vérité, en acquérir la conviction par un raisonnement que l’on a compris et une preuve que l’on a constatée. Tant que ce processus n’a pas abouti, ce qui a été dit reste une affirmation, peut-être ou probablement vraie, mais à vérifier. Au pire ce n’est qu’une opinion.

Il faut oser penser et juger par soi-même, comme le conseillait Kant.

La vérité exige une preuve par l’expérience ou au moins par l’observation. Le raisonnement apparemment logique ne suffit pas ; il peut en effet conduire à des affirmations erronées, déduites logiquement de présuppositions admises comme évidentes, mais mal appréciées. L’exemple de ce genre d’erreur est la conclusion du raisonnement de Descartes sur la circulation du sang[3]. L’histoire de la pensée fourmille d’exemples de cette nature. Pour se mettre d’accord sur la vérité d’une proposition, il faut pouvoir en mesurer la réalité dans les faits.

Mais on sait aussi que des vérités admises à un moment donné se sont révélées par la suite inexactes sinon fausses. D’où l’idée  qu’il ne peut être de vérité que relative et provisoire ; relative à un objet déterminé, et susceptible d’être remise en cause à tout moment, car elle résulte toujours d’une observation et d’un raisonnement qui pourraient être affinés. D’ailleurs, quand on dit que toute vérité est approximative et provisoire, on confond vérité et connaissance ; on parle de ce que l’on connaît d’une chose, c'est-à-dire de l’approche d’une vérité qui, au fond, échappe encore.

Enfin, quand elle n’est pas atteignable directement, l’accès à la vérité passe par l’élimination de l’erreur. S’il est toujours difficile de trouver ce qui est vrai, il est néanmoins généralement possible de mettre en évidence ce qui est faux, comme contraire à la réalité constatable, ou indémontrable, parce que reposant sur des présuppositions raisonnablement inacceptables…

Dans le domaine des sciences dites dures : mathématiques, physique, chimie, géologie, biologie… les professionnels savent faire la démonstration de la vérité. Dans les sciences humaines, psychologie, sociologie… la vérité des théories et des doctrines est déjà plus difficilement démontrable. Et dans les pseudosciences que sont l’économie, l’histoire, la politique… la complexité est telle que les raisonnements simples sont fallacieux. Car l’économie, l’histoire et la politique sont des domaines dans lesquels le jugement est presque forcément influencé par les intérêts matériels, la position sociale, les « a priori » culturels, de celui qui en parle fût-il un expert. Dans ces domaines, les théories et les lois énoncées n’ont jamais de valeur que statistique et probable, elles sont souvent contredites par des théories concurrentes et fréquemment démenties par les faits. Prendre pour des vérités, les lois édictées avec autorité par les spécialistes et les experts ou les théoriciens, peut ici conduire à des expériences dangereuses.

En politique en particulier, l’expérimentation peut coûter cher. La recherche de vérité en politique, ce pourrait être la démarche du positivisme politique de Littré. La philosophie des Lumières a culminé en effet dans la théorie politique. Ainsi on pourrait penser que les critères auxquels devrait se référer la recherche d’une théorie politique sont ceux de l’éthique humaniste : démocratie, droits de l’Homme, justice sociale… Et il faudrait étudier l’applicabilité de l’idée politique à la réalité de la société concernée, en visant l’efficacité dans la réalisation de la cohésion pacifique de la société, l’amélioration du bien-être des citoyens et le fonctionnement de la mobilité sociale. 

Malheureusement, les théories politiques sont souvent utopiques, notamment quand elles préconisent des changements de société en s’appuyant sur des principes éthiques. On objecte alors, à juste titre, la réalité de l’humain. Car la vérité en politique, ce ne peut être que la vérité du constat de l’état de la société et la vérité des aspirations des citoyens. L’application du projet politique à la réalité peut seule montrer la validité de l’idée, en faisant la preuve d’une amélioration du fonctionnement de la société. On aurait alors la démonstration non pas de la vérité, mais de l’efficacité de l’idée. Et encore, à l’expérience on voit qu’elle ne satisfait jamais tout le monde. Et il arrive que la mise en œuvre d’une idée politique qui recevait au départ l’adhésion d’une apparente majorité, s’avère à l’usage catastrophique et soit finalement rejetée par la quasi-totalité de la population[4]. D’un autre côté, en politique, la recherche d’efficacité s’appuyant sur la « réconciliation avec la réalité » conduit à accepter les choses comme elles sont, et par là le conservatisme.

C’est pourquoi on peut conclure qu’il n’y a pas de vérité en politique. Il n’y a que des théories qui, une fois confrontées aux réalités, marchent ou ne marchent pas.

Si l’on doit rapporter à un critère de  jugement une théorie politique, alors c’est à un critère de valeur, à sa valeur au regard des principes de l’humanisme.

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En conclusion, la recherche de la vérité est une démarche dont le résultat le plus important est la prise de conscience, de ce que la vérité n’est accessible que sur les choses de ce monde ; et encore, dans quelques domaines seulement, et peut–être même jamais à titre définitif. L’homme a souvent l’illusion de savoir le vrai. Le sage, lui, sait ce qu’il ne sait pas ; il s’intéresse d’abord à la réalité et cultive la tolérance et l’action. Pour conduire sa vie avec sagesse il se guide sur des valeurs. Et il sait que la vérité n’est pas la valeur. Car la valeur ne peut être que relative et subjective, alors que la vérité doit être, par nature, absolue et objective. Le rationnel n’est pas l’éthique.

Il faut néanmoins conserver la passion de la recherche de la vérité, et aller aussi loin et aussi haut que le permettent les qualités de l’esprit. Dans tous les domaines où aucune vérité incontestable n’est atteignable, notamment sur les questions qui touchent de plus près la condition humaine, à défaut de trouver la vérité, il faut se contenter d’éliminer l’erreur, et de découvrir par le débat les idées, éthiques et humanistes, susceptibles d’obtenir le plus large consensus possible.

Claude J. DELBOS



[1] Est vrai, ce à quoi on peut et doit donner son assentiment. Opposé à faux, erroné, illusoire ou mensonger. (Voir Robert)

[2] Comme le disait Saint Augustin.

[3] Descartes expliquait la circulation du sang  par sa dilatation dans le cœur, consécutive à une élévation de sa chaleur.

[4] Voir l’expérience du « communisme réel » en Russie et en Chine notamment ; et les expériences du fascisme et du nazisme en Italie et en Allemagne.

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