Humanisme et Lumieres

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Le secret des alchimistes

LE SECRET DES ALCHIMISTES

            L’alchimie était une recherche sur la matière et sur la nature touchant à la métaphysique et à la magie. En gros, il s’agissait le plus souvent de transformer un élément vil en un autre élément, noble celui-là, comme du plomb en or. La tradition alchimique a donc été une recherche des secrets de la matière et de la nature en vue d’une amélioration, mais pas seulement. L’alchimiste rapportait aussi son art à l’homme ! Quel est le secret de la vie ? Telle est la grande question que se posait l’alchimiste. N’est-ce pas au fond la même question que se posent toujours les hommes de science sur les sources de la vie, que ce soit dans les particules, dans le génome ou dans les confins de l’univers ?

Nous allons voir que l’alchimie combinait “ des pratiques ” chimiques avec une “ philosophie de la nature ”, et qu’il y avait donc au moins deux recherches dans l’alchimie : d’abord une recherche expérimentale des secrets de la matière, qui déboucherait plus tard sur la chimie et la médecine, et d’autre part une recherche spirituelle, traduite dans une pensée morale, inspirée par analogie du travail de transformation alchimique de la matière. On sait en effet que l’étude de la matière en vue de la transmutation des métaux n’était pas toujours l’essentiel de la recherche alchimique. Les alchimistes mettaient aussi l’accent sur le caractère symbolique de leurs opérations de laboratoire, commençant toujours par l’épuration de la matière travaillée. Et certains faisaient de l’élévation spirituelle de l’homme le but principal de leur Art. Travail sur la matière à vocation spirituelle ? C’est l’un des aspects du caractère ambigu de l’alchimie.

Nous tenterons de comprendre les pratiques de laboratoire des alchimistes et de faire une lecture philosophique des textes exprimant la pensée alchimique. Mais cette lecture nous fera découvrir un troisième aspect de l’alchimie : son caractère ésotérique. Car en effet, l’alchimie comportait trois niveaux d’activité : d’abord arracher par le travail ses secrets à la matière, pour fabriquer de l’or et améliorer la santé ; ensuite, par analogie avec les expériences effectuées sur la matière, élaborer une philosophie de la vie ; enfin, conserver et transmettre les secrets du travail, au sein d’une confrérie ésotérique. Nous verrons comment cette recherche et sa philosophie ont pu être perverties par la superstition, avant de noter qu’au dix septième siècle l’alchimie a finalement contribué à l’avènement de la science.

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            Les origines de l’alchimie sont à rechercher très loin dans l’histoire de l’homme : dans les secrets de la fabrication du métal ; les secrets de la recherche et de l’extraction du minerai au cœur de la terre, et les secrets des fondeurs utilisant le feu pour épurer le minerai et former le métal. Aux sources de l’alchimie, il y a donc l’art du travail du métal par le feu.

Des images et des symboles furent dès le début utilisés dans les textes des recettes. Il s’agissait de protéger le secret des confréries de fondeurs. En outre, la connaissance des procédés de fabrication des métaux était généralement associée à la connaissance de la nature et au pouvoir thaumaturge. Le même homme, encore au dix-septième siècle, était souvent forgeron, sorcier et guérisseur. On peut comprendre pourquoi cet art, développé en Égypte, fut placé sous la protection des temples, ce qui en fit un art sacré. Car ni Pharaon ni ses prêtres ne pouvaient négliger l’art du forgeron sachant fabriquer les armes, ni celui de l’orfèvre, ni celui du thaumaturge capable de guérir, ni la magie avec ses enchantements, ses philtres et ses mystifications, ni l’astrologie avec son effet fascinant sur les esprits.

L’origine de l’alchimie est généralement située en Égypte. Le mot lui-même viendrait du mot égyptien “ khémi ” qui désignait dans la vallée du Nil la terre noire putréfiée, à l’origine de la renaissance de la vie après l’inondation. Les Égyptiens étaient très avancés dans le travail d’orfèvrerie, dans la dorure et la teinture, comme dans la fabrication d’onguents et de remèdes… Pour les Égyptiens toutes ces connaissances émanaient de Thot, le dieu à tête de babouin qui avait inventé l’écriture. Quand l’Égypte fut conquise par les Grecs, ces derniers identifièrent Thot à Hermès le messager des dieux et le dieu du logos. Au 4ème siècle, en Égypte on ne savait plus lire les hiéroglyphes. Et à Rome, par peur de la fausse monnaie, on détruisait les textes alchimiques. Néanmoins la connaissance alchimique continuait de se transmettre entre initiés, dans le secret. À partir du 6ème siècle, c’est d’Alexandrie que se diffusa le savoir alchimique, dont le texte de base était la Table d’Émeraude écrite par Hermès Trismégiste. L’alchimie, reprise par des arabes comme Geber au 8ème siècle, se propageait de là en Occident, notamment dans les monastères. C’est néanmoins seulement à partir de la Renaissance au 15ème siècle que furent traduits à Florence la plupart des textes hermétiques.

En Occident, les Alchimistes furent d’abord des moines, des chevaliers du Temple ou des religieux, comme Raymond Lulle, Albert le Grand et Roger Bacon, au 13ème siècle. Après la Renaissance, beaucoup de médecins furent des alchimistes. Au 16ème siècle Paracelse, un médecin suisse, devait marquer durablement l’art du Grand Œuvre, et inspirer au 17ème siècle la légende Rose-croix[1]. L’alchimie a aussi subi l’influence de la Kabbale juive, notamment à l’époque où des princes comme Rodolphe de Habsbourg à Prague, s’entouraient d’astrologues, de mages et d’alchimistes. Des alchimistes tentèrent une synthèse avec la religion chrétienne, notamment au 17ème siècle, dans l’ésotérisme rose-croix en particulier.

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            Dans leur recherche en laboratoire sur la matière, quel Grand Œuvre les alchimistes cherchaient-ils à réaliser ? Le travail alchimique partait de l’étude de la nature et de l’expérimentation sur la matière. Le but de la recherche était à la fois l’or, métal parfait source de richesse et de puissance, et l’élixir de vie, susceptible de rendre la jeunesse et de conserver peut-être même indéfiniment la vie.

Le raisonnement alchimique était fondé sur le rapprochement et l’analogie. “ Ce qui est en bas  est comme ce qui est en haut ” était-il écrit dans la Table d’Émeraude. On pouvait donc faire une analogie entre le ciel et le monde terrestre, et même entre le ciel et l’homme, entre le macrocosme et le microcosme ; et toujours par analogie, les méthodes utilisées pour épurer la matière devaient aussi améliorer l’homme. Les opérations de laboratoire étaient conduites depuis le moyen âge et encore au 17ème siècle, selon le même schéma traditionnel. Il s’agissait de réaliser la substance de rêve, la Pierre philosophale qui serait à la fois l’agent de la transmutation des métaux pour faire de l’or et le principe du remède universel, l’élixir de longue vie. De quoi fallait-il partir ? “ La matière de la Pierre est une chose de peu de prix que l’on trouve partout ”, était-il écrit. Ce pouvait être un sujet minéral ou cristallin ou autre… On parlait de sel, d’un sel de plomb ou de sel romain, d’un sel de vitriol, d’un sel vert et bleu, de sulfure d’antimoine…

La méthode, telle qu’elle était décrite dans les textes encore au 17ème siècle, partait de L’Œuvre au Noir, qui ramenait la matière à un compost vil, semblable à une terre noire. Il fallait donc toujours commencer par “ l’Œuvre au Noir ”. Il s’agissait là de réaliser un mercure primitif, et celui-ci, une fois soumis à l’action d’un soufre à l’arsenic, donnerait une matière noire, fibreuse, friable et abjecte d’apparence. Pour l’analogie humaine, elle est bien illustrée dans “ L’œuvre au noir ”, le roman de Marguerite Yourcenar. Et on en retrouve le principe dans la mort symbolique, pratiquée par les sociétés initiatiques. Le sujet sur lequel l’alchimiste allait travailler, se présenterait donc sous la forme d’un compost noir : une matière chaotique qu’il faudrait organiser, et d’abord purifier par “ l’Œuvre au blanc ”. La matière serait épurée : soit par la voie sèche dans le creuset, en réalisant la pierre blanche, soit par la voie humide dans une balle de verre lutée, pour produire un élixir blanc, l’huile de talc, obtenue à la suite de sublimations successives. Après l’œuvre au noir, qui déprend l’homme de ses vices et de la vanité, l’œuvre au blanc le conduira à la pureté dans l’humilité.

Ensuite, et c’est là qu’interviennent les secrets sur le solvant, on dirait aujourd’hui le catalyseur, qu’il fallait introduire dans le processus pour continuer. On passait alors par des étapes mystérieuses : “ coction ”, “ fixations ”… et par l’action de « l’agent spirituel », cette sorte de catalyseur, que Fabre[2], un alchimiste du 17ème siècle, appelle l’alkahest. En transitant par le jaune, le vert, la queue de paon… on arriverait au produit de l’Art, qui virerait finalement au rouge. C’était L’Œuvre au Rouge. Pour l’être humain, après sa purification, il entreprendrait un long et difficile travail sur lui-même, pour s’élever au-dessus de la condition de l’humain banal… et devenir une sorte de surhumain, saint ou diabolique !

 

            Le résultat attendu, c’était donc la Pierre Philosophale : la manifestation du principe dans la matière. Les textes la décrivaient ainsi : “ Sa couleur est d’un rouge incarnat tirant vers le cramoisi, ou rubis allant vers le grenat. ” Ni cristal, ni métal, elle devait être très lourde, ayant une très grande densité. On en ferait une poudre, que l’on saurait projeter dans de bonnes conditions sur un métal vil en fusion pour le transformer en or. On en ferait aussi une solution qui serait l’élixir de jouvence.

Personne, bien entendu, n’a jamais obtenu la Pierre philosophale. Beaucoup d’alchimistes affabulaient. Certains fabriquaient de la fausse monnaie. D’autres s’acharnaient. Ces derniers mettaient l’échec au compte des conditions de réalisation des manipulations en laboratoire. En conséquence, ils cherchaient le secret qui devait leur obtenir l’assistance des puissances surnaturelles, divines ou démoniaques, avec une prédilection pour les puissances liées à la terre, à la matière et au feu, et pratiquement toujours associées aussi à des conjonctions astrologiques compliquées[3]. La pensée des alchimistes était en effet souvent encombrée d’antiques superstitions.  

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            Ceci nous conduit naturellement à essayer de comprendre la pensée alchimique. La lecture des textes exprimant la doctrine des alchimistes met d’abord en évidence une philosophie originale fondée sur l’unité de l’univers, dont les sources se situent dans l’hermétisme ésotérique alexandrin et le stoïcisme.      Au dix-septième siècle comme par le passé et suivant en cela une solide tradition, on parle des alchimistes comme de philosophes et de l’alchimie comme d’une philosophie. Cette tradition résulte d’une filiation établie entre l’alchimie et la pensée des philosophes grecs de l’antiquité.

L’hermétisme, né à Alexandrie dans les premiers siècles de notre ère et répandu en Occident par les Arabes, établit une filiation entre l’alchimie et les philosophes grecs de l’antiquité. La doctrine hermétique transmise par la tradition, a constitué le fonds commun de la doctrine de tous les alchimistes jusqu’au 17ème siècle. L’un des points essentiels de cette doctrine était l’idée de l’unité de la matière dans les différents règnes : minéral, végétal et animal, y compris l’humain. D’autre part, quatre éléments étaient considérés comme des constituants universels de la matière : la terre, sèche et froide ; l’eau, froide et humide ; l’air humide et chaud ; le feu, chaud et sec. Deux principes opposés produisaient le mouvement dans la matière, l’un mâle et terre, l’autre femelle et eau. Un principe actif masculin, sec et chaud comme un feu dans une terre : un soufre, était censé engendrer les corps par sa rencontre avec un principe passif féminin, humide comme une eau : un mercure ; là était le principe général de la génération. Enfin, la nature était comprise comme animée dans toutes ses composantes par une force invisible : souffle et feu, esprit et lumière ; c’était le 5ème élément, moteur de la génération. On se souvient que Rabelais, donnait à l’alchimiste le titre d’“Abstracteur de Quinte Essence ”. C’est cet élément que l’alchimiste voulait extraire de la matière et isoler. Il se référait à l’analogie avec le travail de la nature. Au centre de la terre résidaient le feu et le chaos à partir d’où la matière s’organisait en montant vers la surface (ordo ab chao). Comme les métaux, qui étaient censés se former dans la terre et se raffiner naturellement du plus imparfait, le plomb, au plus parfait : l'or. L’alchimiste cherchait à reproduire et perfectionner l’ouvrage de la nature ; il devait donc chercher sa matière première au cœur de la terre, et l’affiner pour en extraire la quintessence en séparant le subtil de l’épais. La reproduction du phénomène naturel, tel qu’imaginé par les alchimistes, conduisait à construire un fourneau dans lequel le feu qui était en bas, chauffait une matière épaisse, une terre, qui devait se fluidifier en passant à l’étage intermédiaire et produire un éther, encore appelé esprit, recueilli à l’étage supérieur figurant le ciel.

            La Table d’Émeraude, attribuée à Hermès Trismégiste, est le texte hermétique le plus cité par les documents alchimiques. Ce texte fondamental de l’alchimie aurait été écrit au sixième siècle par un philosophe arabe, qui en aurait lui-même attribué l’origine à un pythagoricien. Il y est écrit : “ Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour accomplir les miracles d’une œuvre unique. ”

Au 17ème siècle, Pierre-Jean Fabre, médecin ordinaire de Louis XIV, dans un manuscrit adressé à Frédéric duc de Schleswig Holstein, interprète cet axiome comme indiquant l’identité essentielle entre les trois règnes de la nature et notamment entre les animaux êtres d’en haut et les minéraux êtres d’en bas. La même “ semence ”, principe universel de la “ génération ”, opérant en toutes choses, il est donc possible de parler du corps et de l’esprit des minéraux et des choses matérielles.

Une autre interprétation de cette phrase voudrait que Dieu, s’il existe, soit autant dans les choses terrestres que dans le ciel. Une autre interprétation encore, comprend qu’il existe des communications entre le ciel et la terre, que le macrocosme influence le microcosme.

Quelle qu’en soit l’interprétation, cette proposition établissait une correspondance entre le macrocosme, l’univers, et le microcosme, la terre où vit l’homme ; et cette correspondance pouvait être étendue aux relations de l’univers avec l’homme lui-même. Cette idée, d’une relation intime entre “ l’homme microcosme ” et “ l’univers macrocosme ”, avait déjà été exprimée par Démocrite, et elle avait été reprise par les néopythagoriciens. Philon d’Alexandrie avait aussi traité le sujet et probablement inspiré le rédacteur de la Table d’Émeraude.

Les diverses interprétations de la Table d’Émeraude font apparaître une ambiguïté entre l’interprétation matérialiste ou spiritualiste de la nature. “ Ce qui est en bas  est comme ce qui est en haut ” avait donné l’idée que l’homme est un microcosme semblable en réduction au macrocosme de l’univers. D’où aussi, l’idée que le principe de vie résidant en l’homme était le même que celui qui anime l’univers, et que les méthodes utilisées pour épurer la matière étaient applicables au perfectionnement de l’homme. Des courants gnostiques et mystiques existaient parmi les alchimistes. Un courant cabaliste aussi, qui voulait considérer les mots comme des substances émanant du Verbe primordial, et qui affirmait qu’avec le langage (le trône), l’écriture (le sceptre) et le nombre (la couronne) on pouvait dominer la nature. Dans la table d’émeraude on peut lire aussi : “ Et comme toutes choses sont provenues de l’Un par l’œuvre de l’Un, ainsi toutes choses sont nées de cette chose unique, par adaptation. […] Elle est le principe de la perfection dans tout le monde. Sa puissance est infinie quand elle est changée en terre. ” On peut comprendre qu’il s’agit là de la Pierre Philosophale. Dans la table d’émeraude on lit encore : “ Monte de la terre au ciel et du ciel redescends à la terre, et rassemble l’unité des choses supérieures et des choses inférieures : ainsi tu conquerras la gloire dans tout le monde et tu éloigneras de toi toutes les ténèbres. ” L’interprétation est ici plus difficile, on peut penser aux réitérations des opérations de laboratoire, mais on y pressent aussi une inspiration métaphysique.

L’idée de l’unité de l’univers était donc le fondement des travaux de l’alchimiste, la doctrine alchimique résidant toujours, il faut y revenir, dans l’idée d’une certaine identité entre les trois règnes, le minéral, le végétal et l’animal et même avec l’homme, en raison de la présence dans la matière des mêmes composants de base sous des formes diverses. Mais l’idée de l’unité de l’univers allait plus loin. Elle induisait une conception matérialiste du monde. Lhypothèse d’un cinquième élément : l’éther, appelé aussi quintessence, suggérait une similitude avec la conception du “ Pneuma ” des stoïciens grecs : le souffle de Dieu, éther, semence, esprit et feu, principe unificateur, “ Matière première ” et principe présent en tout ce qui existe.

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            Les références stoïciennes sont en effet partout dans la pensée alchimique. Chez les héritiers de l’alchimie alexandrine à travers l’alchimie arabe et médiévale, il y avait depuis le seizième siècle un véritable engouement pour les philosophes stoïciens. (Marc-Aurèle, Epictète, Sénèque…) Or, chez les stoïciens la matière était une. Toutes les choses existantes n’étaient que des manières d’être de la matière. Dieu lui-même, principe de toutes choses, feu créateur et animateur, n’était qu’un mode de cette matière. Il y avait dans l’univers deux principes : l’agent et le patient. L’agent c’était à la fois une force et la raison, et c’était Dieu, inséparable de la matière. Dans la matière passive, l’agent donnait sa qualité au minéral, sa forme au végétal, son âme à l’animal. Pour la chose matérielle, pour l’être inanimé, c’était ce qui produisait sa manière d’être, sa caractéristique essentielle, sa qualité déterminante: “ l’héxis ” en grec. Pour le végétal c’était ce qui déterminait sa forme : “ phusis ”. Pour le vivant du règne animal, le feu-principe c’était ce qui l’animait, son âme : “ psuchê ”. Enfin pour l’homme, c’était le “ logos ”, l’esprit, se manifestant par la raison dans la parole. Malgré la diversité de ses manifestations, le feu-principe réalisait donc de cette façon l’unité de l’univers.

Ce qui a fait du stoïcisme la philosophie de fond de l’alchimie, c’est qu’il écartait la tentation platonicienne de voir dans l’un des deux principes de la réalité, “ une idée ” au sens platonicien, une idée transcendante qui ne serait pas matière et donc ne pourrait pas en être extraite. Pour les alchimistes comme pour les stoïciens, l’agent et le patient étaient deux manifestations “ présentes ” dans la matière. C’était donc dans la matière qu’il fallait chercher l’agent : la Pierre philosophale. Et on pouvait alors espérer extraire des minéraux et des végétaux, ce qui était nécessaire pour assurer la santé des animaux et des hommes ; c’est à dire espérer traiter chimiquement les maladies.

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Ainsi, l’alchimie étant une recherche du principe de vie dans la matière, elle ne pouvait se penser qu’au travers d’une conception matérialiste de la nature. Imprégnée de physique stoïcienne, elle était aussi sous l’influence de son éthique. Toutefois et c’est une cause d’ambiguïtés, les stoïciens croyaient au destin et au pouvoir des astres. Ce dont héritèrent aussi beaucoup d’alchimistes. Pour un alchimiste du dix-septième siècle comme Fabre, la semence répandue dans tous les corps était toujours censée “ provenir du ciel ”, c’était la “ substance pure de la nature ”, elle méritait d’être appelée esprit, elle était feu et elle était une et identique, tout en étant triple : animale, végétale et minérale. Elle était un principe universel. ” C’est cette substance pure, comprise comme provenant du ciel, que l’alchimiste Fabre cherchait à isoler par ses opérations de laboratoire : c’était cela pour lui la Pierre philosophale. Dans son “ Abrégé des secrets chymiques ”, Fabre nous enseigne que “ le monde et toutes choses qui sont en icelui, ont été faits ainsi de l’esprit général du monde. ”

Cette pensée alchimique, d’origine hermétique et fortement influencée par le stoïcisme, n’était pas seulement une doctrine pour la conduite des recherches de laboratoire. Il émanait d’elle une éthique inspirée de l’épuration et de l’affinage de la matière. Toutefois, l’enseignement moral, tout comme l’enseignement chimique, était masqué dans les textes, par un discours et des images ésotériques souvent ambigus, mélangés de néoplatonisme et imprégnés des superstitions ancestrales.

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            La superstition était en effet partie intégrante de l’alchimie, pour ainsi dire par construction, car Thot, Hermès et Hermès Trismégiste étaient les maîtres de l’alchimie, mais aussi les maîtres de l’astrologie et de la magie. La superstition, religieuse ou profane, peut être définie comme le fait de croire à l’efficacité de pratiques destinées à mobiliser des forces surnaturelles. Dès l’antiquité l’astrologie figurait dans les traités d’alchimie. Au 17ème siècle encore, les alchimistes confrontés à l’échec de leur recherche de la Pierre philosophale, ont souvent cherché à mettre de leur côté l’astrologie ; une “ science ” généralement comprise comme l’art de maîtriser le pouvoir des astres, pour présumer de tendances ou de prédispositions de la nature ; cela grâce à l’interprétation par analogie de certaines concomitances cosmiques. La magie se greffait tout naturellement sur l’astrologie. Par la magie, les mages perses et chaldéens prétendaient en effet exercer un pouvoir sur les divinités, dont la résidence était principalement le ciel. Les étoiles étaient pour eux des principes spirituels, les uns attachés au divin, les autres au démoniaque, mais tous sensibles à la magie. Cela justifiait l’idée que des êtres exceptionnels, les mages, sachent et puissent capter ou détourner le pouvoir de l’astre : c’était l’art magique. En Égypte, pour contraindre par la magie la divinité à exercer son pouvoir, il fallait savoir l’interpeller par son nom. Le véritable nom du dieu était donc la connaissance ésotérique réservée à ses prêtres. Cette croyance est à l’origine du mythe des noms ou des mots magiques. En Grèce on prétendait que Pythagore avait été initié aux secrets mathématiques des prêtres égyptiens et à l’art des mages disciples de Zoroastre. La combinaison de l’astrologie des disciples de Zoroastre venus de Perse, et de la magie des mathématiciens égyptiens, donna naissance à des pratiques magiques associées aux mystères attachés aux nombres et à certaines divinités liées à la terre, à l’orphisme notamment. Orphée, Atys, Cybèle, Isis et toutes les divinités ayant un rapport avec le monde d’en bas, avec les enfers, faisaient l’objet d’un culte étrange, mystérieux, magique ; où les reptiles avaient un rôle, où l’on utilisait des philtres, où l’on faisait parler les esprits. Hécate enfin, qui personnifiait la lune, protégeait les sorcières, les enchanteurs et les thaumaturges.

En fait, les magiciens n’étaient que les héritiers des sorciers des époques barbares. Sous prétexte de recours aux dieux ou aux démons, leur art reposait en grande partie sur l’usage de philtres et la pratique de fraudes mystificatrices : prestidigitation, illusionnisme, machinations et subterfuges… Cela convenait parfaitement à certains alchimistes peu scrupuleux. Leur connaissance de quelques propriétés cachées de la nature ou de la matière, leur donnait aux yeux du commun le prestige de commander à des puissances invisibles et donc surnaturelles. Inversement, de nombreux alchimistes ont cru sincèrement que des puissances surnaturelles existaient, et qu’ils devaient apprendre à les apprivoiser pour réussir la Pierre philosophale.

Mais les pratiques magiques, autant que les inclinations au matérialisme, ont toujours attiré en pays chrétien les foudres du pouvoir religieux. Il était donc nécessaire pour l’alchimiste d’être particulièrement prudent, et au-delà de la protection du secret opératoire, il fallait aussi masquer des pratiques et des idées potentiellement hérétiques.

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Ceci nous conduit à dire quelques mots de l’ésotérisme alchimique : “ La vérité ne se trouve que dans la nature et on ne doit la dire qu’aux personnes de confiance ”, disaient les alchimistes. La tradition ésotérique de l’alchimie venait de l’antiquité. Il s’agissait toujours de soustraire les secrets de l’art à la malignité des profanes, et aussi de se mettre à l’abri des accusations d’hérésie. Pour cela, l’alchimiste utilisait des images ambiguës : tout texte alchimique était qualifié de “ rosier ”, sous-entendu : de buisson d’épines. Les initiés à l’Art sacré éprouvaient la nécessité de ne transmettre que sur le tas et à un disciple choisi, le véritable savoir-faire ; et ils se réunissaient en cabales secrètes.

Parmi les images symboliques traduisant de façon floue la philosophie des alchimistes, voici quelques exemples : L’athanor, d’abord, souvent représenté dans la décoration des églises gothiques, est ce four à réverbère dans lequel l’alchimiste réalisait les combustions lentes. Symbole des transmutations physiques, morales ou mystiques, il figure aussi une matrice en forme d’œuf, image de l’univers, dans laquelle flotte l’esprit au sein d’une matière. Le dragon, figure la terre, ou la matière sous ses diverses formes. Le dauphin est l’eau, l’aigle l’air et la salamandre le feu… Le “ rebis ” l’être double masculin d’un côté, féminin de l’autre, figure la dualité de l’être. Le caducée d’Hermès avec les deux serpents se faisant face symbolise l’esprit céleste et l’esprit terrestre, dualité encore… Le noir corbeau, le cygne blanc, le pélican alimentant ses petits de son sang et le phénix s’évadant des cendres de la matière, symbolisent les phases du Grand Œuvre. Enfin l’ouroboros, le serpent qui avale sa queue, symbolise la nature.

Beaucoup d’autres images figurant dans les ouvrages alchimiques ne se prêtent pas à une interprétation rationnelle. Elles sont censées être comprises de l’initié directement et de façon intuitive. Par ce biais, le dérapage vers l’irrationnel, l’obscur et l’occulte, était et reste possible.

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Il existait fort heureusement une catégorie d’alchimistes qui frayèrent le passage vers la science. Tout en cherchant la Pierre philosophale, au cours des temps ils avaient découvert la distillation fractionnée, l’esprit de vin et des méthodes de fabrication de produits divers, notamment des médicaments. Ils avaient inventé la pyrotechnie, fabriqué des alliages métalliques, mis au point la préparation de teintures, d’alcools et de divers acides. Au dix septième siècle, la plupart des alchimistes étaient médecins. Ils pratiquaient par tâtonnements ce qui deviendrait la chimie et ils l’utilisaient pour fabriquer de nouveaux médicaments.

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Les trois aspects du “ Grand Œuvre ” manifestent une indéniable cohérence : Recherche du principe universel au sein de la matière, recherche des fondements de la vie humaine au-dedans de soi, recherche de la Rose au milieu du buisson d’épines.

En même temps qu’une recherche expérimentale, l’alchimie était une conception des rapports de l’homme à la nature. Un rapport moral. Travailleur persévérant, l’alchimiste découvrait que le “ Grand Œuvre ” n’est jamais achevé, mais il avait le secours de sa philosophie. Une philosophie inspirée du stoïcisme, plutôt matérialiste mais vertueuse et transparaissant dans le symbolisme alchimique. Enfin la pratique des textes ésotériques et des images symboliques donnait aux alchimistes une forme d’esprit imaginative et ouverte, poétique aussi…

Mais l’alchimie, c’était finalement surtout une certaine conception de l’action de l’homme sur la nature. Comme Goethe le fait dire à son Faust : “ Im Anfang war die Tat! ”, “ Au commencement il y eut l’action ! ” Pour l’alchimiste, tout commençait par le travail du laboratoire ; il était un praticien. Il tirait sa conviction philosophique de l’expérience et du contact avec la nature qu’il tentait de transformer par son travail. Les alchimistes n’ont pas trouvé le secret qu’ils cherchaient, mais ils restaient persuadés que ce secret était à chercher à l’intérieur de la terre, au cœur de la matière, au-dedans de l’être humain.

Claude J. DELBOS

 

[1] Voir « Aux Sources de la Rose-croix » C. Delbos, Ed. Detrad aVs mars 2008.

[2] « Manuscriptum ad Fredericum » de Pierre-Jean Fabre, dans « La rationalité de l’alchimie au XVIIème siècle » de Bernard Joly, Vrin 1992.

[3] Voir à ce sujet « La Sorcière, le Mage et l’Alchimiste » C. Delbos, Ed. DETRAD aVs, Juin 2006. 

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