Humanisme et Lumieres

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Sémantique des Valeurs

                       SÉMANTIQUE DE QUELQUES VALEURS AMBIANTES

Par Daniel CAMPAGNE

 

            Justifions d’abord ce titre un peu pédant, mais surtout provocateur.

La sémantique est l’étude du langage du point de vue du sens; elle a pour but d’analyser le sens des mots et surtout le processus par lequel ils se chargent de sens.

J’ai voulu me servir de mon expérience universitaire de linguiste pour interroger le sens de mots et expressions présentés, depuis les années 80, comme valeurs de notre société, et surtout essayer de débusquer l’idéologie, consciente ou inconsciente, qui les sous-tend.

L’idée m’est venue à la lecture d’un recueil d’articles très stimulant de Jean-Pierre Le Goff, La France morcelée (1), qui rassemble des textes publiés dans la revue le Débat, entre 2003 et 2007.

L’objectif du livre est clairement exprimé dans l’introduction:

“ Ils (les articles) entendent décrypter et comprendre les raisons du sentiment de désorientation et du morcellement en portant l’accent sur les évolutions des idées, des représentations et des valeurs qui concernent tout autant le domaine politique que la société.”

J’ai simplement essayé de pointer et commenter un certain nombre d’exemples caractéristiques de l’évolution du langage des responsables politiques et économiques, en soulignant les questions que cela pose du point de vue de la conception républicaine de la citoyenneté.

J.P. Le Goff analyse d’abord l’émergence dans le discours économique et politique de deux thèmes significatifs:

L’entreprise comme modèle sociétal

L’humanisme compassionnel.

“Dans une société désenchantée et désorientée l’entreprise est apparue à beaucoup comme un pôle de référence, mettant en œuvre des valeurs et des pratiques collectives qui doivent s’adapter en permanence à un monde complexe et mouvant.” (1)

Le maître mot des nouveaux managers à partir des années 80 est “efficacité”. Fort de son succès dans l’entreprise, ce terme va bientôt être récupéré par le discours politique.

Le rythme du changement paraît tel qu’une logique de l’urgence impose son vocabulaire : “motivation”, ”challenge”, “réactivité”, ”mobilité”, ”flexibilité”… deviennent des mots et des valeurs de référence.

Parallèlement le vocabulaire du sport et du management se confondent pour créer le modèle de la performance; il s’agit “d’être leader” et de “mobiliser la position de vie de gagnant”.

Les pratiques qui découlent de ce management moderniste depuis les années 80 ont généré une véritable déstabilisation: intensification du travail, fragilisation des collectifs du travail…C’est pourtant celles-ci qui sont reprises dans nombre de discours politiques et notamment au sommet de l’Etat.

Parallèlement à cette thématique dure et volontariste, et dans un registre qui lui semble totalement opposé, s’est développée une rhétorique de la compassion et de la souffrance.

Particulièrement marqué chez les deux finalistes de l’élection présidentielle de 2007, apparaît “un pathos peu commun de la souffrance et de l’amour”(1) s’articulant à l’expression constante de leur individualité particulière, de leurs goûts et de leurs sentiments personnels.

“Savoir écouter la souffrance”, exigence attendue des médecins et des psychologues, est devenu un mot d’ordre politique. Les deux candidats ont mis en exergue des situations dramatiques bien réelles allant de la détresse d’une mère de 14 enfants à la pension très insuffisante à un alcoolique actuellement abstinent qui demande l’aide de l’Etat…

Le discours politique devient alors un “témoignage émouvant” né de la rencontre avec les différents visages de la France qui souffre.

Chez les deux candidats on est dans le registre du “discours victimaire”(1), même si les victimes sont différentes: plutôt les femmes et les handicapés chez S. Royal, plutôt les victimes de la délinquance et de la crise économique chez N. Sarkozy.
La souffrance devient argument d’autorité, parce que la parole des victimes s’impose passionnellement, pourrait-on dire et n’implique pas de longs débats.

On aboutit ainsi, selon J.P. Le Goff, à “une démocratie participative de la compassion”

D’autant plus que cette écoute de la souffrance s’accompagne, comme en contrepoint, d’une rhétorique de l’amour.

  1. S. Royal appelle les Français “à s’aimer davantage les uns les autres parce qu’ils s’aimeront dans une France réconciliée et forte(…) C’est cela l’enjeu de l’élection présidentielle.”
  2. N. Sarkozy n’est pas en reste. Dans son discours adressé à la jeunesse, il emploie 47 fois le mot “amour”, appliqué tour à tour aux enfants, à la famille, aux amis aux professeurs, à la France…

Si on ajoute à cette effusion sentimentale les confidences personnelles faites par les deux candidats sur leur vie et leurs sentiments on aboutit dans le champ du politique à un véritable décloisonnement vie privée/vie publique.

Ce développement parallèle de l’individualisation émotionnelle et du modèle de la performance peut paraître paradoxal. J.P. Le Goff y voit une cohérence, une preuve de la “droitisation” de la société, plus significative que les élections, “une vision du monde où l’individu est roi et la compétition acharnée.”

Il y a donc bien, sous-tendant ces deux rhétoriques électorales, une représentation de la société, autrement dit une idéologie. Consciente? Inconsciente? Nous ne trancherons pas, mais nous aurons recours, nous aussi, à une feinte de vocabulaire en affirmant qu’elle avance masquée, selon une formule fameuse!

En dépassant la seule description des discours, on peut risquer quelques remarques sur la différence entre les valeurs proclamées et leurs conséquences politiques et sociales.

Le tournant gestionnaire inauguré dans les années 80 a entrainé une évolution néfaste. La gestion triomphante dans la pratique et le langage a conduit à une quasi-disparition du travail comme valeur. Dans un article du Monde du 20/02/2011, le psychiatre Christophe Dejours, spécialiste de la psychopathologie du travail pouvait écrire : ”En exaltant la performance individuelle, les nouvelles méthode de gestion ont déstructuré le travail collectif.”

Par ailleurs “Ecouter la souffrance” conduit à opérer un glissement vers ce qu’on pourrait appeler un traitement thérapeutique et ponctuel de la politique. Les questions abordées dans la campagne relevaient plus de l’assistanat social que de la fonction présidentielle telle qu’on la concevait avant. On est dans la confusion des genres et des fonctions pour ne pas dire dans la démagogie.

Cette invasion du discours politique par la compassion et l’amour invite aussi à s’interroger sur ce qu’on peut appeler la philosophie politique, singulièrement absente du propos des candidats. On peut parler d’une “relecture sentimentale de l’histoire” qui gomme les ambivalences et le tragique pour ne laisser que les points d’effusion sentimentale. J.P. Le Goff conclut significativement son analyse “Tout comme la souffrance, l’amour et la mort n’impliquent pas la raison.”

Il semble en fait que la politique au sens sinon noble du moins habituel du terme – soit selon le Robert “Ce qui est relatif à l’organisation et à l’exercice du pouvoir dans une société organisée”- ait cédé la place à une stratégie de communication.

Sur ce point N. Sarkozy a pu bénéficier des conseils de Jean-Pierre Raffarin, dans son livre, La dernière marche, qui lui est effectivement adressé. Constatant que dans la société “le rapport à l’exposition de soi a changé” et que “la société est devenue sentimentale”, il en déduit justement qu’un “président au cœur sec serait mal compris et se priverait de beaucoup de leviers d’action.” On ne saurait être plus clair.

“Etre gentil”, “aimer les gens”, “maîtriser la production du message et des images”…, tels sont quelques-uns des nombreux conseils que le coach J.P. Raffarin prodigue à son candidat préféré pour qu’il puisse accéder au statut de président L’essentiel étant justement d’accéder à ce statut en maîtrisant sa “communication”.

Cette communication, devenue le fondement de l’action politique, s’appuie sur un usage spécifique du langage.

 

On peut bien entendu évoquer ce que J.P. Le Goff, à la suite du philosophe Cornélius Castoriadis appelle “la langue caoutchouc”. Il entend par là “un discours politique qui dit tout et son contraire avec un aplomb déconcertant, dénie les contradictions et les revirements, enrobe l’opportunisme dans des phrases sonores à proportion de leur vacuité, sur le modèle de la communication médiatique et publicitaire.”(1)

Je voudrais donner quelques exemples de ces glissements sémantiques, de ces substitutions de termes qui contribuent à éroder insidieusement la dimension symbolique des valeurs républicaines

Le terme “convivialité” si fréquent dans un monde qui paraît sans pitié, se présente comme une norme qui refoule le conflit et apparaît comme une sorte de placebo qu’on peut appliquer si besoin est. On passera sur l’usage bobo et festif qui en est abondamment fait, pour rester dans notre sujet. Dans un article du Monde du 11/10 relatant la visite du Président de la République dans la Creuse, on nous apprend que le programme prévoyait un “moment de convivialité” entre le Président et les habitants de la ville visitée! Ainsi la convivialité se planifie!

Mais plus la “convivialité” se développe, moins il est question du “Vivre ensemble”. L’étymologie est la même mais la différence sémantique est grande, elle distingue voire oppose un “élément de langage” communicationnel et une valeur républicaine fondamentale.

Passons à l’exemple du glissement d’un champ sémantique, c’est à dire l’ensemble des mots qui se rapportent à un même domaine conceptuel. Comme nous l’avons déjà vu le champ sémantique du politique fait souvent place au champ de l’entreprise et du management. Les exemples abondent.

Ainsi on parlera plus facilement de “réforme” et de “changement” que de “progrès”; dans cette perspective la “société” et “l’Etat” deviennent “les acteurs du changement”. Plus significativement encore “le projet politique” ou “le plan” cèdent la place à “la gestion des contraintes” ou à “l’adaptation à la modernité”, ainsi la “gestion” et “l’adaptation” deviennent des fins en soi, comme dans l’entreprise. Et que dire des euphémismes: “un plan d’utilité sociale” est le moyen d’éviter le terme plus courageux mais plus cru de “désindustrialisation”.

 

CONCLUSION

Ainsi, comme le dit encore J.P. Le Goff: “Le discours politique des gouvernants est largement devenu une rhétorique molle et communicationnelle qui sème la confusion et brouille les responsabilités.” (1)

On ne peut en effet s’en tenir à un regard ironique sur cette évolution du discours politique. Cette confusion dénoncée par J.P. Le Goff témoigne non seulement d’une fuite des responsabilités mais plus gravement d’une perte de sens et même d’une dévitalisation des valeurs de la République.

Dans son livre récent La Société des égaux, Pierre Rosanvallon écrit à propos de l’égalité:

“L’idée d’égalité est devenue une divinité lointaine, dont le culte routinier n’alimente plus aucune foi vivante. Elle ne se manifeste plus que comme une incantation négative à “réduire les inégalités”, mais sans plus dessiner l’image positive d’un monde désirable. Elle n’a plus de portée universelle.”(2)

Ce qui est dit ici pour l’égalité vaut pour d’autres principes et valeurs de la République, nous l’avons vu pour le vivre-ensemble, ce ne sont plus des idées auxquelles s’identifier, mais des mots relevant d’une thérapeutique gestionnaire et immédiate.

L’Etat “manage”, communique et compatit, parant au plus pressé, sans projet d’avenir et sans référence à un passé jugé obsolète.

Les nouveaux “maîtres mots” de la politique sont symptomatiques de cette incapacité à resituer chaque élément dans un ensemble qui lui donne sens. Un ensemble qui se compose certes de l’expérience mais aussi de la culture générale et notamment de la dimension historique; J.P. Le Goff n’hésite pas à parler de “déculturation des élites”.

Une fois de plus Il faut souligner cette évidence: la vitalité de la République ne saurait être que le produit d’une éducation citoyenne et responsable, qui redonne sa place à la raison et à l’esprit critique.  

Daniel CAMPAGNE

(1) Jean-Pierre Le Goff; La France morcelée, Folio/Gallimard, 2008

(2) Pierre Rosanvallon; La Société des égaux, Editions du Seuil, 2011

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