Humanisme et Lumieres

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L'humanisme face aux défis de l'avenir

« L’Humanisme face aux défis de l’avenir »

            L’humanisme, qui place les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres valeurs, paraît devoir être mis en cause, à l’avenir, par les développements de la science et des techniques. Les perspectives ouvertes, par les progrès de l’intelligence artificielle notamment, sont perçues comme une menace pour l’être humain, qui sera sans doute confronté à des changements profonds, voire à des ruptures, dans les conditions de la vie humaine.

Le premier facteur de rupture, le plus évident, viendra de la convergence entre la biologie et l’informatique, produisant un être humain augmenté. Il s’agit de la révolution biologique qui se développe avec les progrès du génie génétique, associée aux prothèses intelligentes, et aux greffes de puces numériques, y-compris dans le cerveau. L’association des nanotechnologies, avec la biologie, l’informatique et les sciences cognitives, (NBIC) pourrait conduire progressivement à un être nouveau, le transhumain. Il s’y ajoute la perspective de la connexion directe de l’individu, à l’environnement numérique dans lequel il est appelé à vivre. Certains pensent même qu’un jour, l’homme se libèrera de son corps, et que, grâce à l’intelligence artificielle, il ne fera plus qu’un avec l’ordinateur. Il ne serait alors plus un être humain, mais autre chose. C’est l’idée de l’évolution vers le posthumanisme.

Il y a un deuxième danger de rupture, qui viendra du développement de l’intelligence artificielle associée aux robots, et à leur multiplication dans tous les domaines d’activité. La robotisation touchera les conditions du travail et de la vie sociale. Ce qui peut faire craindre une rupture de la société, entre une élite restreinte, maîtrisant le monde des robots, et une sous-humanité tenue à l’écart, subsistant plus ou moins bien d’une politique sociale.

Et un troisième danger se présente, imminent celui-là : la dégradation de l’écosystème naturel, qui modifiera le cadre et les ressources, de la vie humaine. Une dégradation qui pourrait aller jusqu’à rendre la planète inhabitable, en dehors des lieux rendus artificiellement vivables, par les techniques numérisées et robotisées de pointe.

            Malgré ces ruptures prévisibles, l’éthique humaniste sera-t-elle susceptible, de maintenir les valeurs humaines au-dessus de l’ambition de puissance, des maîtres de l’intelligence artificielle ? Faudra-t-il pour cela inventer un hyper-humanisme, applicable à des humains augmentés et hyper-connectés, dans un monde robotisé ?

Pour répondre, il faut d’abord rappeler, ce qu’est l’humanisme à l’origine, et comment il faut le comprendre au 21ème siècle.

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            L’HUMANISME  est apparu au 16ème siècle. Mais le mot humanisme n’est entré dans la langue française qu’au 18ème siècle. Et il n’est devenu d’usage courant qu’à la fin du 19ème siècle, pour désigner le mouvement de pensée des humanistes de la Renaissance. Au 16ème siècle, pour les humanistes de la Renaissance, il s’agissait de relever la dignité de l’être humain, et de mettre l’esprit humain en valeur, en renouant la culture moderne avec la culture antique, par-dessus le moyen âge et la scolastique. L’humanisme se présentait alors, comme un effort pour réaliser l’idéal d’un homme complet, dont le libre développement, physique, intellectuel et moral, ne souffrirait ni restrictions ni limites. Il devait se traduire par le développement des études humaines. Et il secouerait le joug de la théologie, en substituant à l’esprit de soumission, l’esprit d’examen.

            L’humanisme est donc apparu en Europe avec la Renaissance, au 16ème siècle. Mais ce n’est pas une génération spontanée ! D’où viennent les idées qui l’ont construit ? On peut voir en Pic de la Mirandole, l’inspirateur de penseurs de la Renaissance, comme Lefèvre d’Étaples en France, Thomas More en Angleterre, et surtout Érasme, le Hollandais qui devait donner son nom à un programme européen d’éducation de la jeunesse. C’est en 1485, que Pic de la Mirandole annonça son projet, de réunir à ses frais, les plus grands savants d’Italie, pour un débat sur les sublimes mystères de la théologie et les questions de la philosophie. Il s’agissait de remonter de la scolastique à Zoroastre, en passant par les Arabes, les kabbalistes, Aristote et Platon, pour exposer aux yeux de tous, la concordance des sagesses… L’affaire échoua. Mais de son aventure il est resté une œuvre majeure : son discours inaugural, destiné à la présentation de ses neuf cents thèses. Discours jamais prononcé par son auteur, mais publié après sa mort.

L’originalité de ce discours[1], est de donner aux humanités[2] une finalité nouvelle : définir la dignité de l’être humain, et chercher la concordance des doctrines religieuses et philosophiques. Selon Pic de la Mirandole, la dignité de l’être humain, c’est d’avoir  reçu le privilège : « D’être seulement ce qu’il devient et de devenir ce qu’il se fait ». L’homme reste donc ouvert à tout le possible. Il s’auto-crée.

Pic est parti, dit-il, d’une lecture arabe, affirmant qu’il n’y a rien de plus admirable que l’homme. Quelle lecture ? Le texte ne le dit pas.  Mais on peut penser, que cette idée pourrait venir de la lecture des écrits d’Avicenne. En outre, il a aussi probablement lu Averroès. Qui lui-même a étudié Aristote. Ici je me dois de rappeler que le monde arabo-musulman, du 8ème au 13ème siècle, a produit des penseurs qui ont apporté une contribution importante, à la liberté de penser pour la recherche de la vérité. Un de mes amis marocain cite notamment : Ibn Sina[3], dit Avicenne, qui a révolutionné la médecine. Ibn Rochd[4], dit Averroès, analyste d’Aristote et premier penseur à séparer la raison de la foi dans son fameux « discours décisif ». Al Bathani[5],  ce savant de Damas dont Copernic s’est inspiré pour sa vision du cosmos. Ibn Haytam[6] : connu pour sa méthode scientifique et  ses travaux sur la vision et la lumière. Al Khawarizmi[7], père de l’algèbre qui a donné son nom à l’algorithme. Al Kindy[8], philosophe et mathématicien, qui a dit que nous ne devons pas avoir honte de la vérité. Ces savants, et d’autres du monde arabo-musulman, ont été à l’avant-garde de la recherche de connaissance, sur l'homme lui-même et sur le monde, bien avant la Renaissance en Europe. On voit, par le discours de Pic de La Mirandole, que l’humanisme vient de loin, et qu’à l’origine, ce n’est pas une idée exclusivement européenne.

            La réflexion des humanistes de la Renaissance tendait à l’avènement d’un modèle de perfection humaine. Rappelons les idées philosophiques qui se dégagent de leurs écrits : La première idée à retenir, est celle de l’approfondissement de la connaissance de la nature humaine, point de départ de toute philosophie pour les humanistes. Mais l’idée maîtresse, c’était la recherche d’une éthique commune à tous les êtres humains. C’était le départ vers l’universalisme. Dans cet esprit, Pic de la Mirandole cherchait quelque chose comme une tradition universelle, immémoriale[9], enfouie au plus profond de la conscience humaine, et qui selon lui, serait à la base de toutes les doctrines, religieuses ou philosophiques. Plus ancienne et plus profonde que toutes les religions, elle permettrait de relier les hommes par-delà leurs différences. Il en découlerait une pacification des sociétés humaines, par la tolérance pour des idées religieuses diverses. L’autre grande idée des humanistes, était celle de la marge de liberté laissée à l’homme, pour agir par lui-même sur sa destinée. C’était une réaction contre la conception, purement passive, d’une vie humaine entièrement déterminée par la grâce de Dieu, ou par les astres, ou par la destinée. En conséquence, le grand changement proposé par les humanistes portait sur l’éducation. Pour Érasme : « on ne naît pas homme, on le devient », et « Le monde de l’homme c’est celui de la culture et non celui de la nature ». Comme le voulait Erasme, et comme l’expliquait d’une autre façon Rabelais, il s’agissait de s’orienter vers une éducation « libérale » de la jeunesse. Et il importait d’étendre l’éducation à tous, garçons et filles. Une autre idée, d’ailleurs liée à la liberté de l’homme lui permettant d’agir sur sa destinée, était la légitimité de la recherche du bonheur dans cette vie. C’est ce qu’illustrent : l’Éloge de la Folie d’Érasme, les œuvres de Rabelais et les Essais de Montaigne. Une idée d’avenir transparaît aussi dans tous les écrits des humanistes, c’est de reconnaître à la « raison » de l’homme, son domaine : Celui des réalités de ce monde ! Elle sera développée par les philosophes rationalistes du 17ème siècle, puis par les philosophes des Lumières au 18ème. La Renaissance a aussi imaginé l’Utopie, et suggéré la notion de prince philosophe. Ouvrant ainsi la voie à la réflexion critique, dans le domaine politique. Enfin, la Renaissance, en réactivant le lien avec la culture de l’antiquité, a fait connaître le matérialisme et le stoïcisme, à travers Lucrèce et Sénèque. L’humanisme prenait la dimension d’une philosophie.

Une philosophie consistant à prendre pour fin éthique : la personne humaine et son épanouissement, en s’attachant à sa mise en valeur par les seules forces humaines.

            Les idées de la Renaissance ont eu leur prolongement au 17e siècle, chez les utopistes, les libertins et les philosophes rationalistes. Chez les utopistes du 17ème siècle, nous retrouvons, exprimées dans un projet politique utopique, les idées humanistes essentielles, et notamment celle d’une éducation libérale de la jeunesse, filles et garçons, visant l’épanouissement complet de l’être humain. Si le 17ème siècle a été grand, il le doit aussi aux libertins. Ces « mauvais esprits », qui prirent la liberté de chercher sans préjugés, des réponses aux questions posées par les multiples crises, qui accompagnèrent ces temps nouveaux. Parmi ces libertins, Cyrano de Bergerac fut l’un des esprits les plus libres et les plus puissants du 17ème siècle. Son « Autre Monde » sent fortement l’hérésie. Il y met en évidence la nature animale de l’homme. Et il place l’être humain au terme de ce qui ressemble à une chaîne naturelle. Enfin, il fustige les croyances superstitieuses.

Les philosophes rationalistes du 17ème siècle, dont les principaux sont : Descartes en France, et Locke en Angleterre, ont, quant à eux, poussé les progrès de la raison jusqu’à l’émergence de la pensée scientifique.

            Au 18ème siècle, l’humanisme s’est imposé, en tant que philosophie éthique, associée à l’esprit des Lumières. Une philosophie qui s’affirmait par la lutte contre le dogmatisme et les superstitions. La maxime qui caractérise les Lumières, c’est : « Liberté de penser ! ». Montaigne l’avait faite sienne. Voltaire l’a illustrée. Et Kant disait : qu’il faut « oser penser par soi-même ! » Il y ajoutait sa conception universaliste de l’éthique, exprimée par son célèbre impératif catégorique : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action, puisse être érigée par ta volonté, en une loi universelle… »

La philosophie des Lumières conduisait à la mise en doute de toutes les croyances, et au rejet de l’argument d’autorité. Elle faisait la promotion de l’usage universel de la raison et de l’éthique. Enfin elle posait les bases d’une idéologie du Progrès.

Depuis lors, l’humanisme désigne une doctrine philosophique, de valeur universelle, prenant pour fin éthique l’épanouissement de la personne humaine, en s’attachant à sa mise en valeur par les seules forces humaines.

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            QU’EST DEVENU L’HUMANISME AU 21ème SIÈCLE ? Avec la philosophie des Lumières, le 18ème siècle a ouvert l’ère de l’humanisme universaliste. Mais à la fin du 19ème siècle, le mot humanisme, dénaturé par les progrès d’un scientisme déshumanisé, ne  recouvrait plus finalement, qu’un appel au respect de la personne humaine. L’humanisme, s’attachant à la mise en valeur de l’homme « par les seules forces humaines », était compris comme une théorie philosophique excluant toute transcendance. En réaction, cette conception provoquait le rejet de l’humanisme, par ceux qui sont attachés à la conception religieuse, ou même simplement spiritualiste, de l’homme.

Dans ces conditions, l’humanisme universaliste, restait-il la valeur sur laquelle miser, pour le bonheur de l’être humain et l’harmonie des sociétés humaines ?

Après la 2ème Guerre Mondiale, on parla d’humanisme marxiste et d’humanisme existentialiste. Mais, de plus en plus, d’humanisme chrétien, ou religieux, comme alternative au marxisme communiste. L’humanisme se diversifiait et perdait sa valeur universaliste.

À la fin du 20ème siècle, le postmodernisme proposait carrément le rejet de l’humanisme des Lumières. Face au communautarisme religieux, au relativisme, au différentialisme[10], face à toutes ces oppositions postmodernes, à l’universalisme humaniste, où trouver la clé de la relation pacifique à l’Autre ?

            Cette désaffection du concept d’humanisme, conduit à son réexamen, et à poser cette question : L’humanisme « dans une forme universaliste », fidèle à l’esprit des Lumières, peut-il être une éthique pour l’avenir ?

En réponse à la question de la religion, il faut admettre que l’on peut avoir une religion et être humaniste. Mais admettre aussi que l’on peut être humaniste, sans avoir de religion. La spiritualité est déterminée par la nature métaphysique des questions qui occupent la pensée, et non par les réponses qui leur sont données. Ces réponses peuvent être celles d’une religion, mais elles peuvent aussi, être personnelles. Une conception humaniste de la spiritualité, consiste dans la reconnaissance, et la tolérance, de la liberté absolue de conscience. Une vie morale sans religion, fondée sur un humanisme éclairé, est donc possible ! 

            Alors, à la prospective extrapolant la dérive postmoderne de nos sociétés, est-il possible d’opposer une utopie universaliste, fondée sur les principes de l’humanisme ? Dans l’histoire de l’humanité on peut voir une constante de son évolution, en considérant que, de siècle en siècle, l’humanité a fini par imposer la primauté de l’autonomie individuelle, sur toute autre valeur[11]. Toutefois, compte tenu de l’augmentation démographique de l’humanité, de son urbanisation, et de sa globalisation, l’organisation sociale et la solidarité, devraient être ressenties comme de plus en plus nécessaires, en même temps que la liberté individuelle.

Désormais, dans un État régi par l’humanisme, la conduite de l’individu devrait se répartir dans trois sphères : La sphère de sa vie privée, personnelle, qu’il serait seul à gérer en totale liberté de conscience. La sphère publique, citoyenne, où pour sa relation avec l’Autre, il serait soumis aux règles impératives, établies par la loi de l’État, inspirées en principe de l’humanisme. Et entre les deux, la sphère associative, où il se plierait de sa propre volonté à des règles particulières, celles de la communauté de son choix, ou à des prescriptions religieuses librement acceptées.

Pour faire régner la paix dans les relations humaines, l’avènement d’une spiritualité humaniste, plaçant la valeur de la dignité humaine au-dessus de toute autre, s’impose absolument. C’est pourquoi « Les principes de l’humanisme doivent être placés à la base de toutes les valeurs spirituelles, de toutes les initiatives et [de toutes] les actions humaines[12]… »

            Dans ces conditions, il convient de redéfinir pour l’avenir, les principes de l’Humanisme, d’une façon acceptable, aussi bien par les spiritualistes, religieux ou non, que par les athées : Aujourd’hui et pour l’avenir, il est possible de  redéfinir l’humanisme, comme l’attitude éthique, prenant pour déterminant de tous les actes, de toutes les réalisations, de toutes les lois… Ce qui est bon pour l’être humain en tant qu’individu, et en même temps bon pour l’humanité dans son ensemble et pour son avenir.

Et il faut insister sur l’indissociabilité de trois composantes de l’humanisme, que sont : La volonté d’autonomie de l’individu, L’universalité des principes qui doivent régir la morale publique, Et la finalité humaine qui doit être celle de tous les actes[13].

Enfin, ajouter trois conditions d’application : La fonction humaniste de la direction politique des sociétés. Une éducation libérale de la jeunesse, fondée sur la connaissance de l’humain, et l’apprentissage de la raison soumise à l’éthique. La tolérance pour toutes les conceptions métaphysiques, communautaires ou individuelles, par le respect de la liberté absolue de conscience.

C’est cette conception de l’humanisme qu’il faudra opposer aux possibles dérives déshumanisantes, de la techno-science.

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            FACE AUX DÉFIS DE L’AVENIR, aux menaces que les développements techniques de la science, semblent faire peser sur la nature humaine, quelle défense ?

Le transhumanisme est le plus inquiétant des défis de l’avenir. Les transhumanistes affirment leur conviction que le perfectionnement de l’être humain, par les sciences et les nouvelles technologies, va dans le sens de son amélioration. Qu’il s’agit désormais d’augmenter les capacités physiques et intellectuelles des individus, par l’application combinée des nanotechnologies, de la biologie, de l’informatique et des sciences cognitives. Jusque-là, l’humaniste n’a pas objections ; sinon qu’il manque à ce projet, une attention aux dimensions morale et spirituelle, de l’humain. Mais les transhumanistes les plus extrêmes pensent qu’il viendra un moment où l’homme, devra s’effacer devant des entités plus intelligentes que lui, qui prendront le pouvoir. Car un jour, pensent-ils, ces entités non biologiques seront même pourvues de conscience.

Avec le transhumanisme on assiste, dès le principe, à la remise en cause des valeurs humaines, car il part de la conception d’un avenir déterminé par la techno-science. L’esprit et la conscience ne sont pour lui, que des neurones que l’on peut remplacer par des neurones artificiels. Ce qui conduit au mépris de la dimension spirituelle de l’être humain. L’avenir serait ainsi guidé par un déterminisme scientifique, conduisant à la rupture produite par la « singularité », intervenant au moment où la machine dominerait l’homme. Le transhumanisme rompt avec la philosophie humaniste de la Renaissance, si bien résumée par la formule de Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Il remet en cause la dignité humaine définie, depuis Pic de la Mirandole, comme la possibilité pour chaque être humain, grâce à sa liberté et à la prééminence de sa raison, d’être ce qu’il devient et de devenir ce qu’il se fait. Ce qu’il se fait ! Et non, ce que l’on fait de lui !

Avec le deep-learning, l’apprentissage profond, et les algorithmes à réseaux neuronaux, l’intelligence artificielle progresse. Elle devient un outil plus performant que l’homme. Et elle pourrait aller jusqu’à acquérir une certaine forme de conscience, pour évoluer vers une capacité de décision et d’action, autonomes.

L’humaniste admettra qu’il est bon de repousser les limites de l’humain en utilisant le progrès scientifique. Face au progrès technique, il ne demandera pas le retour en arrière, le retour à la nature originelle. Mais il refusera d’accepter que l’intelligence artificielle impose à l’être humain des décisions, dont sa conscience n’aurait pas délibéré, et dont il ne se sentirait pas responsable. Il objectera qu’en raison du caractère potentiellement déshumanisant du progrès technique, il est nécessaire de lui fixer des limites. Et qu’il est urgent dans cette perspective de susciter de la part des scientifiques, des études approfondies, pour  déterminer : Les critères, du maintien de la nature humaine de l’être. Enfin, la direction politique des sociétés devra veiller, à ce que le progrès de l’intelligence artificielle n’altère pas : L’autonomie et la liberté de conscience de l’individu. C’est pourquoi les humanistes doivent faire admettre : La fonction humaniste de la politique. Cela, afin de fixer les limites des transformations acceptables.

            L’intelligence artificielle, associée à la robotisation, est un autre danger pour l’humain.

L’évolution est déjà en marche, avec les robots travailleurs, mais aussi avec des robots tueurs, comme les drones de combat ! Ces robots disposeront d’une intelligence artificielle de plus en plus élaborée, leur donnant une capacité de décision et d’action autonome. C’est une évolution qui pourrait conduire à la déshumanisation du monde. Il devient nécessaire d’édicter des règles, concernant la nature, la destination et l’emploi des robots. Le robot doit rester sous le contrôle d’un humain responsable.

En outre, l’hybridation entre l’être humain et la machine intelligente, est susceptible de produire le « cyborg », l’organisme cybernétique. Jusqu’où est-ce acceptable ?

Pour éviter que la conscience humaine perde son autonomie, il faudra sans doute penser, au niveau mondial, au contrôle des applications de l’intelligence artificielle, et à une « charte éthique des robots ».

            Quant à la dégradation écologique de la planète et aux autres menaces qui pèsent sur l’avenir de l’être humain … Les transhumanistes ont la certitude que la résolution de ces grands problèmes de l’humanité, passera par les avancées de l’intelligence artificielle. Et certains ajoutent, que ces avancées devront être soutenues par une philosophie politique, excluant toute règlementation édictée par des autorités politiques.

Ici l’humaniste sera d’accord sur la nécessité d’utiliser toutes les ressources de la science, pour sauver la planète et l’humanité. Mais il insistera au contraire, sur la nécessité d’un contrôle humaniste, assuré par l’autorité politique, et cela jusqu’au niveau mondial.

Une évolution à craindre, serait la division de l’humanité, entre des transhumains maîtrisant l’intelligence artificielle, vivant dans un environnement robotisé, et une sous-humanité marginalisée. À cette solution, l’humaniste préfèrera un autre choix de civilisation, plus conforme à la dignité de l’être humain : la participation de tous, à la vie d’une même société, dans l’acceptation de la diversité.

            Une course est ainsi engagée, entre le développement des applications de l’intelligence artificielle, et la sagesse capable de les gérer. Les généticiens et les maîtres de l’intelligence artificielle, doivent être soumis, à la sagesse humaniste.

Pour les humanistes, il s’agit donc, d’influencer les politiques. Afin qu’ils veillent, à ce que les applications de la science servent à l’amélioration de l’être humain et de ses conditions de vie, dans le cadre d’une société pacifique, harmonieuse, et dans l’universalité. Pour l’humaniste, le progrès scientifique et technique n’est un progrès, que s’il est un progrès pour l’humain. Et un progrès de l’humain en tant qu’humain, et non en tant que machine. Dans les projets des transhumanistes, tout ce qui aboutirait à dénaturer l’être humain, pour en faire quelque chose comme une machine, doit être exclu. Il y a des choses que l’intelligence permet de faire… Et qu’il ne faut pas, faire.

Mais l’un des obstacles au règne d’une éthique humaniste, est décelable dès aujourd’hui. C’est la combinaison de l’individualisme et de l’économisme. L’individualisme, qui porte le détenteur du pouvoir à ne se préoccuper que du maintien et de l’accroissement de sa puissance ; excluant toute solidarité avec le reste de l’humanité. Et l’économisme, qui tend à développer une oligarchie des puissances économiques privées, dessaisissant progressivement les autorités politiques de tout pouvoir réel, en dehors du maintien de l’ordre. Ces puissances économiques cherchent en même temps, à être les seules détentrices, des connaissances commandant les facteurs de la rupture : codes de la nature, code génétique, et code-source de l’intelligence artificielle notamment. Devant ces perspectives inquiétantes, il est donc urgent de distinguer ce qu’il est possible de faire, et ce qu’on s’interdit de faire.

Il faut universaliser une éthique, susceptible de permettre à l’humanité de maîtriser son avenir ! Renforcer les valeurs donnant du sens à la vie ! Se souvenir qu’il n’y a de véritable progrès, que s’il aboutit à plus de bonheur humain ! En bref, il s’agit de se recentrer sur l’Homme. 

Pour prévenir le phénomène de déshumanisation, il faudrait déjà, donner à toute la jeunesse du monde, une éducation humaniste. C'est-à-dire : Outre les connaissances scientifiques : Une éducation à l’usage de la raison soumise aux règles de l’éthique. Et un enseignement de la connaissance de l’humain, étendu à la connaissance des dimensions culturelle, psychologique, morale et métaphysique, de l’être humain.

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            En conclusion, je rappellerai pour mémoire, que le progrès scientifique et technique est à l’origine une composante du progrès humain et donc de l’humanisme. Ce sont la science et les techniques qui en découlent, qui ont permis à l’être humain de créer les conditions d’une amélioration de sa vie. L’action volontariste sur la nature est l’un des éléments de la prise en mains de son destin, par l’humanité elle-même. Les sociétés qui ont mis ces idées en pratique, sont celles qui ont évolué le plus favorablement au bien-être de l’humain, en mettant en œuvre l’aptitude de l’homme à construire son destin.

En même temps, les sciences et les techniques ont donné à l’homme des possibilités accrues, pour assouvir ses emportements destructeurs et pour faire du mal : à ses congénères, à la nature et à lui-même. La science n’est bonne ou mauvaise que par l’usage qu’en fait l’être humain. Et le véritable progrès humain ne se trouve que dans l’élévation de la conscience de l’être humain.

La science donne aujourd’hui à l’homme des outils d’une capacité telle, que leur impact sur la société humaine risque d’être une rupture qualitative, produisant un changement de nature de la vie humaine, de l’être humain lui-même, et des sociétés humaines. Ces perspectives d’évolution, sont perçues comme effrayantes, car le libéralisme économique tout-puissant, conjugué avec l’impuissance des autorités politiques, porte à craindre que l’évolution scientifique à venir, ne soit pas maîtrisée au plan de l’éthique.

            C’est pourquoi, les humanistes rappelleront que pour avancer dans le sens d’un « progrès vraiment humain » ce n’est pas vers l’homme augmenté qu’il faut aller, mais vers l’homme amélioré ! Amélioré dans ses capacités intellectuelles et physiques, oui ! Mais aussi au plan de la culture, de la psychologie et de la spiritualité.

La vocation des humanistes, est d’inciter les scientifiques à travailler à cette amélioration de l’humain, et de l’humanité, dans le sens d’une élévation de son niveau de conscience. Ainsi qu’à la recherche des modalités pacifiques, de la coexistence de cultures diverses, progressant vers une commune civilisation.

Enfin, pour agir contre les effets pervers de l’évolution des sciences et techniques, et maintenir de l’humain dans l’espèce, la seule solution serait la généralisation d’une éducation des individus à l’humanisme. Il faut donc que les humanistes parviennent à conduire la société à adopter des lois humanistes, des lois qui encadrent le scientifique par l’éthique humaniste. C'est-à-dire : Une éthique prenant pour déterminant de tous les actes, de toutes les réalisations, de toutes les lois, ce qui est bon pour l’être humain en tant qu’individu, et en même temps bon pour l’humanité dans l’universalité de son ensemble et pour son avenir.

Une éthique, il faut le redire, qui impose d’assurer : Le respect de la volonté d’autonomie de l’individu. L’universalité des principes qui doivent régir la morale publique. Et la finalité humaine, qui doit être celle de tous les actes.

Une éthique dont la mise en œuvre, nécessite de veiller au maintien de trois conditions d’application : L’exercice de sa fonction humaniste par la direction politique des sociétés. L’éducation libérale de la jeunesse, fondée sur l’apprentissage de la raison soumise à l’éthique, et la connaissance de l’humain. Enfin la tolérance pour toutes les conceptions métaphysiques, qu’elles soient communautaires ou individuelles, par le respect de la liberté absolue de conscience.

La pérennité de l’humain ne pourra être assurée, face aux défis de l’avenir,  que par la prise de conscience de la nécessité, d’universaliser une telle éthique humaniste.

Claude J. DELBOS

 

[1]« Oratio » dite « de hominis dignitate »)  

[2] studia humanitatis

[3] (980- ?)

[4] (1126-1198)

[5] (858-929)

[6] (965-1040)

[7] (780-850) 

[8] (801-873)

[9] Certains parleraient de « tradition primordiale ».

[10] Le différentialisme se fonde sur les différences naturelles pour justifier une différence des droits.

[11] D’après : « Une brève histoire de l’avenir » de Jacques Attali.

[12] Slavy Boyanov : « L’humanisme ou la grande espérance ».

[13] Tzvetan Todorov, « L’esprit des Lumières », Robert Laffont, Paris 2006.

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