Humanisme et Lumieres

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Humanisme et Progrès

 

L’humanisme face aux progrès scientifique et technologique :

Une question de conscience individuelle et collective

Jean-François Delbos

 

La question de l’homme face au progrès des sciences et de ses applications n’a rien de nouveau. C’est ce qu’indique le mythe du sage Salomon[1], rappelé par l’humaniste de référence qu’a été RABELAIS[2] (science sans conscience…).

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Mais si l’homme sage n’est pas seulement un homme savant, la mise en avant, dans la conscience humaine, du fait qu’il n’y a pas véritablement de bien « en soi » ni sans l’homme[3], va faire son chemin péniblement, passant par des périodes de lumières, mais aussi d’obscurcissement.

Ainsi, si dès l’Antiquité, Protagoras déclare que l’homme est la mesure de toute chose, c’est seulement la Renaissance qui, en Europe, permettra de replacer l’homme, de manière générique, et le bien humain – et non seulement celui d’une élite - au centre des perspectives de développement. Cette question demeure une affaire de conscience et de sagesse individuelle et collective.

Depuis des temps immémoriaux, la sagesse nous invite à différencier les vérités de la science qui permettent, par les techniques de transformer la matière, et la justice humaine éternellement relative, quoique pouvant faire l’objet de consensus dans l’agora, le forum, ou l’espace public. La sapience se définit ainsi par la sagesse, qui sait inclure la justice et l’amour de l’humanité à la science et à la puissance des connaissances.

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Quelle conscience avons-nous de la science et de ce qu’elle peut apporter aux hommes ?

L’apparition tardive du terme[4] « humanisme » au XVIIIème siècle, tend à montrer que la conscience humaine a eu du mal à concevoir les contours d’un concept pourtant fondamental, à la fois pour la survie de l’humanité et la qualité de la vie des êtres humains.

Le problème qui se pose ouvre donc une réflexion particulièrement complexe, puisque la définition et la consistance des différents termes du sujet évoluent dans le temps.

Plus que de l’humanisme, c’est de la « conscience humaniste » qu’il s’agit, c’est-à-dire de l’attention portée. La question est donc celle de la vigilance exercée et de notre capacité à interroger l’organisation de nos sociétés et du monde sur ces points.

De l’autre côté, les sciences et les techniques ne cessent d’évoluer, mais non de manière linéaire, de manière disruptive, ou fractale, avec un rythme que nous ne pouvons pas toujours mesurer. Plus encore, il est difficile de prévoir les applications techniques qui seront effectivement développées. Les progrès de la technologie sont tels qu’ils posent aujourd’hui de nouvelles questions, comme celle d’un possible asservissement technologique de l’homme, ou même de la modification de la nature de l’humanité (humanité augmentée) pour aller vers une éventuelle post-humanité.

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Nous avons tenté ici de décrire ce qui caractérise les traits d’actualité d’une problématique qui n’est pas nouvelle. Cependant, elle risque de ne plus être une simple accélération d’une évolution continue, mais une rupture qualitative produisant un changement de nature, de la vie humaine et des sociétés.

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Nous savons, de manière générale, que le progrès technique amène avec lui un potentiel de régression : selon l’usage auquel il se prêtera, il sera effectivement un progrès ou une menace pour l’homme. C’est sur le long terme que le jugement doit être fait : le progrès scientifique et technique n’est un progrès, que s’il est un progrès pour l’homme.

Périodiquement dans l’histoire, la science, mère des techniques, a inquiété l’humanité, engendrant des techniques meurtrières, remettant en cause les repères traditionnels.

Le progrès scientifique et technique rebat les cartes de l’ordre établi. Il remet en cause les équilibres et remet en question la possibilité d’un véritable progrès pour l’humain. Il nous faut donc examiner la manière dont le progrès scientifique et technique permet ou non à l’humanisme[5] de s’épanouir sous ses trois composantes essentielles : autonomie individuelle, universalité des principes moraux publics, finalité humaine des stratégies d’action.

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Pour parvenir à répondre à ces questions, nous porterons un regard sur les constantes du rapport entre progrès et humanité dans l’histoire, avant d’examiner ce que la situation contemporaine a de particulier et de menaçant. A partir de là, il sera possible d’examiner les pistes pour l’humanisme de demain.

 

Evolutions du rapport à la science et au progrès

Au cours de l’histoire, le progrès en tant que tel a tout à la fois effrayé et émerveillé. De l’antiquité à nos jours, c’est le développement parallèle entre sciences et philosophie qui représente la sagesse. L’humanisme apparaît comme la pierre de touche d’un tel équilibre.

 

De la soumission des sciences à la crainte de leur autonomie

Il convient de faire remonter l’accumulation de connaissances aux origines de l’humanité et les différentes civilisations qui se sont développées ont montré l’état de leurs sciences.

On peut dire que jusqu’au XVème siècle, les connaissances forment un tout et que l’accès à la connaissance est sous contrôle du pouvoir politique, le plus généralement soutenu par un pouvoir religieux.

Des tréfonds de l’Antiquité au XVIème siècle, la connaissance sous contrôle

Il faut à ce propos citer les dialogues socratiques dans lesquels la qualité des hommes et de leurs connaissances est en débat. Notamment la question de la vertu[6], qui reste peut-être toujours de la plus grande actualité éducative : la vertu s’enseigne-t-elle, ou bien comment peut-on l’acquérir ? Relève-t-elle du corps ou de l’âme – du caractère ou de la raison ?

Plus encore, les éléments du procès de Socrate (470-469 av. EC) rapportés par Xénopon[7] nous permettent d’identifier le rapport éternel entre ceux qui usent de la connaissance pour exercer le pouvoir en le capitalisant à leur profit et ceux qui comme Socrate font du raisonnement conscient l’expression réelle de la volonté des dieux via la nature.

Emergence du concept de « sciences »

Néanmoins, on fait remonter le concept défini de « sciences » à l’antiquité aristotélicienne. Dans sa Métaphysique, Aristote (384 - 322 av. EC) classe les sciences selon trois champs:

-        les sciences théoriques, qui ont pour objet la contemplation des réalités nécessaires et éternelles. Elles comprennent la théologie, la mathématique et la physique ;

-        les sciences pratiques, qui s’appliquent aux choses contingentes et changeantes. Elles correspondent au domaine des actions qu’on accomplit en tant que citoyen et individu libre, c’est-à-dire essentiellement à la politique et à l’éthique ;

-        enfin, les sciences « poïétiques » qui correspondent aux règles de fabrication et à la production d’objets artistiques et techniques.

La science au service de la guerre, déjà dans l’Antiquité

La célèbre phrase d’Archimède (287 av JC - 212 av EC) "Donnez-moi un point d'appui, et je soulèverai le monde" illustre autant la puissance de ses travaux que l’ambition technologique de ceux-ci. Auteur d’un traité sur les centres de gravité, Archimède est aussi un ingénieur qui invente la vis sans fin, ou des machines pour la défense de Syracuse comme la catapulte. Grâce aux créations d'Archimède, Syracuse résistera pendant 3 ans aux Romains lors de la Seconde Guerre Punique.

 

Renaissance, XVIIème, Lumières : un long processus de sécularisation

Processus de sécularisation

Jusqu’à Galilée (1564 – 1642), la religion faisait des connaissances un atout en sa possession. La condamnation de Galilée par les religieux apparaît comme une date de rupture, qui amorce en Europe, l’autonomisation des sciences et la sécularisation progressive des différentes matières d’étude, notamment après la mathématique et la physique, la philosophie, l’éducation, le droit, la politique. Cette autonomisation ne va pas aller sans générer des interrogations et des craintes, notamment amplifiées par le discours de ceux qui les voient leur échapper. C’est la période ou s’amplifie l’image du scientifique apprenti sorcier. C’est l’époque de la naissance de la légende de Faust en Allemagne, que Goethe magnifiera plus tard.

Puissance de la science et possible risque d’une puissance non maîtrisée

On fait généralement remonter à Descartes l’idée d’une supériorité et d’une volonté de puissance « décomplexée » des hommes « maîtres et possesseurs de la nature ».

Mais il faut attendre le XIXème siècle pour que le terme « scientifique » vienne désigner et identifier séparément le scientifique du savant, du philosophe ou du sage. C’est donc une longue route que celle de l’autonomisation et la sécularisation des sciences.

 

Nécessaire complémentarité des progrès de la science et de la philosophie

Du XVIème au XXème siècle, les progrès de la science et de la technologie vont apporter les moyens d’une puissance de production incomparable dans l’histoire, donnant lieu, via plusieurs révolutions industrielles, à un fort développement économique et culturel de la part des pays qui auront assumé la sécularisation des connaissances. Mais les deux Guerres Mondiales et la création de la bombe atomique ont fait prendre conscience du fait que l’existence de l’humanité elle-même, pouvait être menacée par un mésusage de la maîtrise technologique.

 

Les lumières et la question du progrès humain

Réversibilité du progrès

Condorcet[8] avait identifié les possibilités de régression d’une civilisation. A propos de la civilisation arabe et de son déclin, il précise : « L’on vit donc, pour la seconde fois, le génie abandonner les peuples qu’ils avaient éclairés ; mais c’est encore devant la tyrannie et la superstition qu’il est forcé de disparaître[9]. » Une méditation sur l’histoire, avec l’aide de Condorcet, nous permet d’envisager une manière nouvelle d’aborder la question, née des lumières, mais dont Socrate lui-même n’était pas dépourvu : c’est « cet esprit de critique, qui seul peut rendre l’érudition vraiment utile[10]. »

Beaucoup ont remis en cause la vision de Condorcet, car il s’est montré trop optimiste sur l’aspect irréversible et « contagieux » des progrès de la raison : « Ainsi, le tableau des progrès de la philosophie et de la propagation des lumières, dont nous avons exposé déjà les effets les plus généraux et les plus sensibles, va nous conduire à l’époque où l’influence de ces progrès sur l’opinion, de l’opinion sur les nations ou sur leurs chefs, cessant tout à coup d’être lente et insensible, a produit dans la masse entière de quelques peuples, une révolution, gage certain de celle qui doit embrasser la généralité de l’espèce humaine[11]. »

En effet, si la métaphore littéraire de l’embrasement est tentante, rappelant la régénération par le feu des alchimistes, elle néglige les nécessités d’une éducation beaucoup plus fine et évolutive que les philosophes des Lumières ne l’imaginaient pour parvenir au but. Elle néglige aussi les manifestations de l’obscurantisme. Le terme d’obscurantisme n’apparaît qu’en 1819[12], mais il exprime bien quant à lui les freins sociaux ou sociétaux à la diffusion de l’instruction et des sciences. Son apparition tardive montre aussi le temps et les circonstances qu’il faut pour que la conscience collective élabore un concept opératoire, traduisant la vigilance sur un sujet humain collectif.

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Ainsi, si les philosophes des Lumières ont su rappeler l’humanité à ses devoirs, ils ont probablement surestimé les possibilités d’irréversibilité des progrès de la raison et de la conscience.

Condorcet avait bien vu la nécessité d’une éducation qui doit combattre les esprits faux par l’exercice de la raison, mais l’effet d’entrainement a été surestimé et la volonté d’acquisition des connaissances nécessaires à l’autonomie individuelle peut être freinée, tant pour des questions de motivations individuelles que collectives.

Cet aspect mériterait d’être examiné plus avant : pourquoi les progrès de la raison ne se sont-ils pas répandus naturellement autour de la planète après les « révélations » du siècle des lumières ?

N’y aurait-t-il pas dans la nature humaine et la constitution même de son cerveau des freins, des penchants naturels à se fixer sur une idée toute faite, plutôt que de reconstruire un algorithme pour un raisonnement actualisé ?

 

Les évolutions récentes ont-elles apporté des nouveaux éléments à la problématique et changé les lignes ?

Le XXIème siècle apparait comme celui des enjeux majeurs pour l’environnement humain.

Plus que jamais, l’homme est aujourd’hui face à lui-même, car la connaissance ne lui apporte qu’une représentation approximative, parfois erronée et très subjective de la réalité. Les valeurs universelles énoncées par les Lumières et reprises après le second conflit mondial par les Nations Unies ont à faire face à des attaques vives et le bilan des progrès économiques et industriels réalisés est bien contrasté. Les sciences et les technologies semblent parfois pouvoir être dramatiquement découplées de l’intérêt réel des hommes tel que peuvent en tout cas le décrire les humanistes.

Plus encore, les évolutions liées à un « développement » non maîtrisé semblent se faire à un rythme qui dépasse nos possibilités d’intervention, entrainant des conséquences auxquelles il pourrait être impossible de s’opposer.

 

Grandes menaces liées à la technologie

Climat, écologie, ressources

Ainsi en est-il des atteintes à l’environnement.

Epuisement des ressources, déchets et pollution, destruction des espèces animales et de la diversité, mais aussi persistance et même culture des adversités humaines, qui empêchent un consensus opératoire pour le développement durable.

Les atteintes écologiques sont connues, mais à y bien regarder, nous voyons que les belles décisions médiatiques de la COP 21 auront bien du mal à être mises en œuvre de manière efficiente. Et n’est-il pas trop tard ?

Surpopulation et sous-nutrition

Viennent aussi s’ajouter les tendances à la surpopulation de la part de pays qui ne savent pas nourrir et éduquer les nouvelles populations, qui sont alors vouées à des migrations improbables. Là encore, la culture de l’adversité et le nombrilisme culturel invitent souvent à des solutions trop partielles et inéquitables, qui sont la cause de conflits et de guerres.

Remise en cause possible de la nature de l’homme

Pour couronner le tout viennent les découvertes liées à l’homme augmenté, à l’intelligence artificielle et à la simulation. Ces découvertes montrent chaque jour un peu plus comment elles menacent d’asservir l’homme.

Toute découverte scientifique doit-elle pouvoir être mise en œuvre par la technique, ouvrant ainsi des possibilités de destruction non maîtrisée ?

Plus grave encore, l’intelligence artificielle ne menacera-t-elle pas de prendre le relai de la réflexion éthique proprement humaine ? Nous voyons déjà des systèmes experts remplacer les services de ressources humaines et de recrutement. Avec quels critères vraiment ? Qui le saura ? Une idée apparaît alors clairement : ne jamais laisser l’analyse « machine » primer sur l’analyse humaine dans les espaces décisionnels stratégiques… Avec le risque toujours possible d’un décideur qui, faible et frustré, verra son salut dans la machine magique. Tel Faust, il vendra son âme « au diable », et ceux qui dépendent de ses décisions avec.

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Ces questions nous invitent à méditer sur la question de la justice, de la gouvernance des peuples et de la gouvernance mondiale. Car finalement, c’est la question du contrôle des équilibres qui est posée.

 

Quelle marge de manœuvre pour l’humain ?

Or l’organisation générale des affaires humaines et des contrôles qui en découlent, c’est la matière du politique.

Malheureusement aujourd’hui la politique est trop souvent discréditée. Elle l’est un peu partout dans les pays occidentaux. Elle l’est notamment en France par le mélange des termes : l’usage consacre le terme politique pour le politicien et ses manœuvres rhétoriques, sophistiques, ses fausses promesses. Le débat politique en tant que tel, ne devrait pas être politicien, car il ne peut être partisan. Il doit être une application de la pensée critique et raisonnée sur des sujets définis. Il doit par-dessus tout, non pas consister en un affrontement pour la défense de ses propres intérêts, mais dans la conception et la construction de structures sociales permettant le développement de l’homme tel que nous avons essayé de le circonscrire jusqu’ici.

C’est là que nous mesurons le chemin qui nous reste à parcourir… Non seulement en réflexion, mais surtout en maturité psychologique, en avènement d’une conscience de soi plus abouties pour l’homme et l’humanité.

 

La question de la conscience

Si les religions ont pu pendant longtemps apparaître aux hommes comme le support d’un guide éthique, mais dès Galilée elle apparait clairement comme un frein à la pleine conscience critique et scientifique, puis à la liberté de conscience lors des guerres de religions et enfin les institutions nationales et mondiales sont obligées de se séculariser pour permettre un véritable établissement du progrès de la paix dans les différentes parties du monde.

Alors que la conscience était plutôt liée à l’âme et la spiritualité à la religion, la science nous apporte aujourd’hui quelques éclairages sur ce qu’est la conscience et aussi sur ce qu’elle pourrait être pour chacun d’entre nous. A partir de là la spiritualité prend une autre dimension que chacun peut explorer.

 

Les apports des sciences neurocognitives

Freud avait déjà bien avancé sur la rationalisation des représentations concernant la pensée consciente et inconsciente. Aujourd’hui, de nombreux travaux annoncent chaque jour de nouvelles avancées et de nouvelles précisions.

Stanislas DEHAENE[13] est l’un des chercheurs de référence sur le sujet. Pour lui : " la science moderne de la conscience distingue au moins trois concepts: le degré de vigilance, qui varie quasi continument depuis la veille jusqu'au sommeil ou au coma profond ; l'attention, c’est-à-dire la focalisation de nos ressources mentales sur un objet particulier; et, enfin, l'accès à la conscience, c’est-à-dire le fait que seule une partie de nos pensées entre dans le champ de notre conscience, devient disponible pour diverses opérations cognitives et peut être rapportée à d'autres."

Cette caractérisation de trois fonctions de la conscience mérite d’être connue et nous pouvons même dire qu’il est nécessaire que chacun « en prenne pleinement conscience », afin d’exercer ce qui semble être l’action de pointe de l’esprit humain.

Autre point qu’il semble pertinent de souligner, c’est, dans la fonction d’accès à la conscience pour l’interroger, la mise en place de mécanismes récursifs[14] : « De nombreuses compétences propres à l’espèce humaine semblent reposer sur ce système de composition mentale, depuis l’invention d’outils complexes jusqu’à la création des mathématiques. Dans le domaine de la conscience, il pourrait expliquer le développement remarquable de la conscience de soi. » Comme exemple d’interrogations récursives « en poupées russes » ou les unes à l’intérieur des autres, qui viennent interroger nos propres connaissances, vient cet exemple d’expression : « je crois qu’il pense que je ne sais pas qu’il ment ».

Ainsi pouvons-nous aujourd’hui mieux expliciter ce qu’est dans son fondement ou ce que devrait être la pensée critique pour son meilleur usage. Aujourd’hui, c’est bien l’amplification récursive qui est nécessaire, alors que l’esprit critique tend plutôt à être instrumentalisé de manière partisane. Il semble bien que c’est l’esprit partisan et d’adversité qui empêche les consensus raisonnables de se forger dans l’espace public, plus que le développement d’un véritable et raisonné esprit critique.

« Pour résoudre un problème – nous dit Stanislas DEHAENE s’appuyant sur Grégoire BORST -, nous avons le choix entre deux stratégies : soit une heuristique (un automatisme), une stratégie rapide, qui fonctionne souvent mais pas toujours, soit un algorithme, plus lent et plus coûteux cognitivement, mais qui fonctionne toujours. « En imagerie fonctionnelle, nous avons montré que le cerveau passe de l’erreur à la réussite en se reconfigurant. Il y a un basculement de l’activation cérébrale, de la partie postérieure du cortex – impliquée dans les automatismes – au cortex préfrontal, zone de blocage des heuristiques. » Mais reconstruire un algorithme demande un effort supplémentaire… A quelles conditions l’homme est-il en mesure d’avoir la volonté de faire cet effort ?

 

Un nouveau combat des Lumières : l’éducation

Condorcet, encore lui, nous a éclairé sur les faiblesse des sages eux-mêmes :

p.165 :      « Les philosophes vraiment éclairés, étrangers à l’ambition, qui se bornaient à ne détromper les hommes qu’avec une extrême timidité, sans se permettre de les entretenir dans leurs erreurs, ces philosophes auraient naturellement été portés à embrasser la réforme ; mais, rebutés de trouver partout une égale intolérance, la plupart ne crurent pas devoir s’exposer aux embarras d’un changement, après lequel ils se trouveraient soumis à la même contrainte. Puisqu’ils auraient été toujours obligés de paraître croire des absurdités qu’ils rejetaient, ils ne trouvèrent pas un grand avantage à en diminuer un peu le nombre ; ils craignaient même de se donner, par leur abjuration, l’apparence d’une hypocrisie volontaire : et, (p.166) en étant attachés à la vieille religion, ils la fortifièrent de l’autorité de leur renommée[15]. »

Condorcet avait également bien analysé le mécanisme qui conduit à fonder des idées sur des sentiments et à les légitimer ainsi. Il peut donc être peut être considéré comme un précurseur de la psychologie et de l’analyse du psychisme. :

(p.202) « Ainsi, l’analyse de nos sentiments nous fait découvrir, dans le développement de notre faculté d’éprouver du plaisir et de la douleur, l’origine de nos idées morales, le fondement des vérités générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables, nécessaires du juste et de l’injuste ; enfin, les motifs d’y conformer notre conduite, puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans ce qu’on pourrait appeler, en quelque sorte, notre constitution morale[16]. »

Les scientifiques d’aujourd’hui ne disent finalement pas autre chose et découvrent les mécanismes physiologiques et chimiques qui sont les causes de nos forces et de nos faiblesses mentales… et spirituelles[17].

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Implications sur l’éducation

Ces connaissances scientifiques nouvelles doivent nous permettre d’interroger valablement les sujets d’aujourd’hui et de renforcer notre rapport au réel.

Dans un récent article[18] Elon MUSK, le turbulent patron américain de Tesla, Space X et Paypal, affirme que « nous vivons presque certainement dans une simulation », la vérité n’étant que virtualité… Mais il avoue qu’il est avantageux pour lui de développer ces sujets. Nous sommes quant à nous fondés à penser qu’il est plutôt du genre à savoir où sont les réalités et à plonger ses clients dans la simulation… L’humaniste doit relever les mystifications nouvelles, et permettre à l’éducation d’éveiller le jugement de chaque citoyen.

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Le but de l’éducation est de permettre à chaque être humain de gagner en autonomie dans la compréhension du réel, par l’acquisition des connaissances et l’accès à la pensée critique et citoyenne.

L’accès aux connaissances comprend l’apprentissage des savoir-faire pratiques et l’enseignement des savoirs théoriques (livresques et intellectuelles). L’enseignement de la littérature, de la philosophie et de l’histoire, s’il est bien fait, apporte les outils d’une pensée critique qui donne accès au raisonnement et permet de développer une compréhension des véritables enjeux humains des sciences et des techniques.

La fonction proprement éducative consiste en l’acquisition de la conscience des orientations de comportements par les deux modalités précédentes (apprentissage et enseignement) mais aussi leur remise en question par l’application de la pensée critique et l’introspection… Par éducation citoyenne, il faut entendre une initiation aux pratiques collectives, qui permet une socialisation en même temps qu’une compréhension de ce qui fonde le contrat social, les droits et les devoirs dans la société à laquelle l’individu appartient.

C’est cette éducation qui est en cause : l’initiation, qui est par excellence la modalité éducative, permet de manière intégrée d’acquérir les orientations de comportements et en même temps la conscience des conséquences néfastes des mauvais comportements (accidents, catastrophes, etc.) par l’entremise non seulement d’épreuves adaptées, mais encore de l’ensemble des outils architecturaux de l’esprit, qui vont du mythe et des symboles à la pensée critique en passant par l’ensemble des méthodes de raisonnement.

Ainsi, les outils technologiques peuvent-ils être d’une aide certaine. Une bonne simulation est un constituant efficace d’initiation et peut être intégrée avec bénéfice dans les processus de formation. Mais l’outil technologique ne saurait être la panacée. Les risques sont la soumission à la technologie et l’atrophie du jugement par la paresse intellectuelle. Une simulation mal gérée peut aussi conduire à une assurance excessive et à une sous-évaluation des risques.

 

Conclusion

Face aux progrès scientifiques et technologiques, l’humaniste a avant tout un devoir de vigilance et de lucidité. Mais cette vigilance ne peut être le seul fait d’individus isolés. Elle doit être partagée et autoriser des arbitrages éclairés à chaque niveau ou dans chaque compartiment d’action. Elle n’existe qu’à la condition de s’appuyer sur une éducation jumelant acquisition des connaissances et éveil de la conscience humaine.

Car si la vigilance individuelle est requise, la capacité à développer une intelligence collective, faite de puissance critique récursive (capacité à interroger les conséquences des applications technologiques) et de capacité organisationnelle est aussi mise en défi.

Les idées des lumières ont porté un libéralisme philosophique propice à l’autonomisation des personnes. Cependant, l’évolution des esprits qui a conduit à une forme de libéralisme politico-économique tout-puissant et à l’impuissance des autorités politiques ; ce qui porte à craindre que l’évolution technologique à venir ne puisse pas être maîtrisée au plan de l’éthique comme il serait souhaitable.

Si il est légitimement nécessaire que la liberté de conscience permette à chacun de mener des recherches ou d’accéder à la connaissance, il n’en est pas moins nécessaire pour une société de contrôler les applications qui sont faites des technologies qui découlent des découvertes scientifiques.

Ceci interroge la conscience collective et l’organisation de la gouvernance tant des nations que mondiale. La Politique, dans son sens noble d’organisation générale et de gestion de la cité devrait se pencher sur le concept de République et ses implications pour la politique et la justice supranationale et mondiale. Seule une évolution approfondie sur ces sujets semble pouvoir permettre une véritable définition opératoire sur le long terme du concept de « développement » et permettrait aux structures politiques opérationnelles de forger les outils nécessaires pour aborder l’avenir.

Pour unir toutes les bonnes volontés dans une perspective humaniste, ce qui paraît être la seule perspective raisonnable, il faudra réussir à composer autonomie des hommes et des sociétés (libéralisme) et intentionnalité collective de sauvegarde du monde (rôle de la République[19]) en pleine conscience...

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Au total, si l’humanisme est aujourd’hui malmené, c’est peut-être qu’à l’image des particules vouées à l’entropie, l’activité humaine s’est développée de manière accélérée, amenant un désordre croissant. Dans ce paysage, l’humanisme apparaît plus que jamais comme la pierre de touche d’un équilibre salutaire entre développement scientifique et technique d’une part et sagesse philosophique d’autre part.

 

Jean-François DELBOS

 


[1] Selon la Bible hébraïque ou l'Ancien Testament, et selon le Coran, Salomon aurait vécu de -970 à -931 av. E.C. (Ere commune)

[2] « Mais par ce que selon les dire du Sage Salomon, Sapience n'entre point en âme malveillante, et science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te convient servir, aimer et craindre Dieu, et en lui remettre toutes tes pensées et tout ton espoir ; et par une foi charitable, lui être fidèle, en sorte que jamais tu ne t'en écartes par péché » François Rabelais, Pantagruel 1532.

[3] "L'Homme est la mesure de toute chose.", Protagoras - 485-410 av. notre Ere Commune (EC)

[4] Étymol. et Hist. 1. 1765 « amour de l'humanité » (Éphémérides du Citoyen, no16, I, p. 247 ds Brunot t. 6, p. 119), attest. isolée; 1846 philos. « doctrine qui prend pour fin la personne humaine » (Proudhon, loc. cit.)

[5] Nous définissons « l’humanisme comme l’attitude éthique, prenant pour déterminant de tous les actes, de toutes les réalisations, de toutes les lois, ce qui est bon pour l’être humain en tant qu’individu, et en même temps bon pour l’humanité dans son ensemble et pour son avenir. Et il faut insister sur l’indissociabilité de trois composantes de l’humanisme, que sont : La volonté d’autonomie de l’individu, l’universalité des principes qui doivent régir la morale publique internationale, et la finalité humaine qui doit être celle de tous les actes. » cf. définition donnée par Claude DELBOS dans Humanisme, Lumières et Franc-maçonnerie (DETRAD 2012) et inspirée de Tzvetan TODOROV, L'esprit des Lumières (Robert LAFFONT, 2006)

[6] Qui traduit mal le terme grec « aretè » (cf. 2000 Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ; Dernière mise à jour le 4 septembre 2005 ; Platon et ses dialogues)

[7] XENOPHON ; APOLOGIE DE SOCRATE ;Ἀπολογία Σωκράτους ; Traduction française · Eugène TALBOT 1859

[8] Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, Edition MASSON & Fils à Paris ; 1822, p.130

[9] Ib. p.130

[10] Ib. p.177

[11] Ib. p. 192

[12] Dictionnaire ROBERT

[13] Stanislas  DEHAENE Le code de la conscience Editions Odile Jacob, 2014

[14] Ib. p.341

[15] Ib. p. 165-166

[16] Ib. p. 202

[17] Cf. Pierre CHANGEUX, Axel KAHN, Stanislas DEHAENE

[18] The Telegraph – Technology Article interview de Adam BOULT du 03/06/2016

[19] La République peut ainsi être définie comme le gouvernement qui permet l’expression de la finalité humaine de nos intentionnalités dans le respect des principes universel.

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